Cathédrales, Abbayes, Châteaux, Ponts…

Megève (Haute-Savoie) et son étonnant patrimoine religieux

Megève serait-elle la Jérusalem savoisienne ? D’abord la présence de ce Golgotha, calvaire unique en France ! 15 chapelles et oratoires disposés sur le flanc du Mont d’Arbois. Un incroyable spectacle polychrome et un hymne à la Vierge ! Avant tout, la volonté de faire oublier la Révolution française. Plus bas, dans ce gros bourg de montagne, station de ski à la réputation mondiale, l’église Saint Jean-Baptiste, véritable chef-d’œuvre du baroque savoyard. Notre héro est un curé du XIXe siècle, l’abbé Ambroise Martin. C’est le grand homme de Megève. Il fut tout à la fois bienfaiteur, zélateur, promoteur, restaurateur mais aussi rigoriste, père la morale… C’est à lui que Megève doit en grande partie son étonnant patrimoine religieux.

Derrière cette station d’hiver hyper huppée, un étonnant patrimoine religieux  

Alors que tombent les premières neiges sur la Haute-Savoie, à bas les clichés. Megève n’est pas celle que l’on croit ! Derrière cette station de sport d’hiver huppée, connue dans le monde entier (à la réputation de Gstaad, St-Moritz, Cran-Montana ou bien Aspen…)*, se cache encore un gros village de montagne de 3700 âmes. Là, à côté des « touristes saisonniers » et des résidents de moins en moins secondaires (encouragés par la covid), vit une communauté d’habitants à la longue histoire. Et c’est cette histoire que chacun ici veut redécouvrir, restaurer, réinstaller et se réapproprier. Il fallait avant tout, rendre plus visible un patrimoine religieux étonnant dans ce pays du Mont Blanc fait pour le plaisir de la neige. N’avait-il pas été quelque peu occulté quand Megève devint station de ski dans les années 1920, création de la baronne Noémie de Rothschild (1888-1968) dont la volonté était de fonder le Saint-Moritz français. Ce sera ici aurait-elle dit en plantant son bâton dans la neige. Elle sera épaulée par l’architecte Henry-Jacques Le Même. Dès 1921, s’élèvait l’hôtel du Mont d’Arbois par le groupe Rothschild. La suite, elle se vit comme une succès story pour Megève qui est devenue en un siècle, l’une des plus belles stations de ski du monde.

*Megève a en 2004 rejoint le club très fermé des « Best of the Alps » regroupant Chamonix, Cortina d’Ampezzo, Davos, Garmisch-Patenkirchen, Grindelwald, Kitzbühel, Lech/Zürs am Arlberg, St.Anton am Arlberg, Saint-Moritz, Seefeld et Zermatt.

Megève en cette fin d’été. Un gros village de montagne qui défend son patrimoine et ses coutumes ? (Photo FC)
A Megève, il existe 8 fontaines, 2 torrents et 4 ponts. Ici, il suffit d’enjamber ce petit pont de pierre au-dessus du torrent Glapet pour gagner l’Office du tourisme installé dans l’ancienne école de garçons de 1833 (Photo FC)
Megève est située entre 1100 et 2500 m d’altitude sur un col exposé est/ouest. Le village surplombe la ville de Sallanches au nord et trône sur les gorges de l’Arly au sud. Ici, sur les premiers contreforts du Mont d’Arbois là où le curé Martin entreprit la construction de son Calvaire (Photo FC)
Chemin du Calvaire de Megève, une montée qui conduit à la croix Saint Michel (voir la maison du grand architecte de Megève, Henry-Jacques Le Même au style proche de Le Corbusier). Juste en contre-bas, l’esplanade de la chapelle Notre-Dame-des-Vertus qui marque le début du pèlerinage. On la reconnaît à sa coupole, copie du Saint-Sépulcre de Jérusalem, à son clocher et à son fronton triangulaire (avec le buste en bronze du curé Martin) Photo FC

Ambroise Martin, bienfaiteur, zélateur, père la morale et grande figure de Megève

Alors comment mieux afficher les racines profondément religieuses de l’histoire des mégevans sans pour autant estomper l’image d’une station de « stars » qui fut surnommée le Saint-Tropez des neiges ? Dans cette Savoie historique avec vue imprenable sur le Mont-Blanc, à deux pas de Genève et aux portes de la Vallée d’Aoste en Italie, voici que Megève étonne. C’est une communauté qui a pris son histoire en main. Elle aménage, elle restaure, elle fait revivre ses monuments et ses traditions : le célèbre Calvaire de Megève, l’église Saint Jean-Baptiste au clocher à bulbe, témoignage du plus expressif des décors savoyards baroques. Mais pour nous, la star de cette station n’est ni champion, ni un quelconque « people »  chaussé de skis. C’est un abbé du XIXe siècle. Il réussit l’exploit d’attirer les tout premiers flux touristiques vers Megève. Aucun intérêt pour la neige (c’était alors une calamité !). Ces gens venaient en pèlerins attirés par l’incroyable Chemin de Croix du Mont d’Arbuaz d’Ambroise Martin. Il en fut son promoteur. Il avait été nommé curé de Megève en 1820. Il fut aussi l’infatigable restaurateur de tout le patrimoine religieux de sa paroisse. Pour cela il fit vendre son patrimoine personnel. Le zèle qu’il déploie enflamme ses paroissiens.

Megève, place de l’église. A droite, portail de l’église Saint Jean-Baptiste. En fait, tout ce qui caractérise le style baroque savoyard de cette église très restaurée au XIXème siècle se retrouve également dans ce portail monumental avec fronton et niches. Il est orné de la statue de St Jean-Baptiste au centre. De chaque côté, les niches abritaient St Pierre avec son coq et St François de Sales (actuellement en restauration). Au-dessus de St Jean-Baptiste, la statue de l’immaculée conception. Une précision, les dates de la reconstruction de la nef (entre 1687 et 1692) sont gravées sur la porte d’entrée. Photo de gauche, accolé à la l’église Saint Jean-Baptiste, le clocher à bulbe construit en 1754 mais décapité en 1794. Il est reconstruit sous la restauration Sarde. En 2018, le toit de la nef de l’église était déposé et remplacé par de l’ardoise (ardoises et écailles en cuivre étamé). Entre la maison Allard et le clocher, l’ancien prieuré de Megève (XIe, XIVe, XVIIe siècles), aujourd’hui transformé en restaurant tenu depuis près de 30 ans par la famille Frémondière (Photos FC)

Le Calvaire de Megève, une Jérusalem à deux pas du Mont-Blanc 

Il l’a trouvé son Golgotha, chez lui, dans sa paroisse, l’abbé Ambroise Martin. Ce sera l’œuvre de sa vie, son célèbre calvaire qu’il va ériger (juste à la sortie de Megève), sur les premiers contreforts du Mont d’Arbois (l’un des seuls Monts Sacrés recensé en France). Sans doute, son étape à Varallo dans le Piémont italien fut déclencheur alors qu’il partait en pèlerinage aux îles Borromées. Il allait sur les traces de Charles Borromée héro au XVIe siècle de la Contre-Réforme catholique (face à la Réforme protestante). Tout un symbole après la vague anti-religieuse de la Révolution ! Il faut dire que le royaume de Piémont-Sardaigne (donc la Maison de Savoie) venait d’être reconstitué à la chute de l’Empire français. De 1792 à 1815, la Savoie était en effet redevenue française vivant la terreur et la destruction des édifices religieux. La restauration sarde (1815- 1848) permet alors à l’Eglise de retrouver sa puissance et surtout ses prérogatives prérévolutionnaires avec la suppression de la liberté religieuse*, du droit à l’athéisme, du mariage civil et du divorce en n’oubliant pas l’interdiction de la franc-maçonnerie (Un détail, on ne guillotine plus, on pend !).

*Abrogation du code napoléonien.

Le Calvaire de Megève « Jésus est cloué et meurt sur la croix », grande chapelle de plan rectangulaire, coiffée d’une coupole et d’un clocher. Elle est ornée de 7 colonnes monolithes. Sa construction débute en 1855. En décembre, les énormes blocs de pierre peuvent glisser sur la neige. La chronique locale rapporte que : dès février 1851, malgré la neige abondante, 12 hommes et 12 chevaux ont commencé le transport des pierres… moyennant un pot et demi d’eau-de-vie, de 14 pots de vin, de 40 livres de pain et du fromage (Photo FC)
Calvaire de Megève : « La mort sur la croix ». Dans cette chapelle sous sa coupole, l’abbé Ambroise Martin a symbolisé le Mont du Golgotha (ce qui signifie lieu du crâne selon l’évangéliste Saint Matthieu) à Jérusalem. Pour y accéder, durant le grand pèlerinage, il convenait de gravir l’escalier extérieur de 20 marches à genoux afin de ressentir les douleurs du Christ durant la passion. Il est entouré des 2 larrons, 3 statues en bois grandeur nature, œuvre de Joseph Prosper Socquet. Au mur, 7 panneaux portant les 7 dernières paroles Christ dont : « Père pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Photo FC)
Calvaire de Megève : « Le corps du Christ est détaché de la croix et remis à sa mère ». C’est la 13e station, aussi appelée grand oratoire de l’onction (Photo FC)
Calvaire de Megève : « Le corps de Jésus est mis au tombeau ». Cette chapelle de style roman est divisée en 2 parties, le Saint-Sépulcre et la Résurrection, cette dernière naturellement située au-dessus du tombeau du Christ. Au pied de l’escalier, un ange (voir la première image) désigne d’un geste de la main l’emplacement du tombeau. Les pèlerins n’avaient pas accès à cette enceinte. Ils ne pouvaient regarder le corps du Christ que depuis le déambulatoire à travers de petites ouvertures (Photo FC)
Le Calvaire de Megève : le corps du Christ (œuvre de Joseph-Prosper Socquet-Juglard) repose sur une pierre. Vous noterez sans doute qu’il n’est pas recouvert du fameux Saint Suaire puisque de toute évidence, il se trouve depuis 1578 à Turin (Photo FC)

Cette image de Varallo qui ne cesse de le hanter

Cette visite, il part le 17 août 1834, sera déterminante pour ce prêtre de 43 ans qu’on pourrait décrire aujourd’hui comme intégriste. Il veut faire sa propre colline sainte, rêvant d’une sorte de catéchisme grandeur nature pour l’édification des âmes en perdition. Il a pour modèle, le village de Varallo (province de Vercelli) au-dessus duquel, sur un promontoire rocheux s’élève le Sacro Monte. Le projet fut de reconstituer la plupart des lieux saints de la Palestine pour éviter aux pèlerins le long et très périlleux voyage jusqu’à Jérusalem. Deux hommes d’église vont s’y atteler : un moine franciscain, Bernardo Caimi et l’archevêque de Milan, Charles Borromée qui sera béatifié. Ils furent assistés d’artistes piémontais de la Renaissance dont Gaudenzio Ferrari peintre, sculpteur et architecte influencé par Léonard de Vinci. Ainsi s’édifia à la fin du XVe siècle, ce stupéfiant, ce monumental Sacro Monte de Varallo, une nouvelle Via Dolorosa constituée d’une basilique et de 45 chapelles. Elles abritent 800 statues de bois et de terre cuite polychrome grandeur nature illustrant la passion, la mort et la résurrection du Christ. Alors pour le petit abbé de Megève, le défi à relever est immense !

Un calvaire ponctué de 15 chapelles et oratoires, un décor digne de Cecil B. DeMille

Pendant 20 ans, de 1840 à sa mort en 1863, l’abbé Ambroise Martin va s’acharner à achever son calvaire (A la huitième station, on lui remettra in extremis, la légion d’honneur*). Quel charisme, quel talent de prédicateur, quel zèle religieux et quel carcan moral aura-t-il imposé ! Il réussit à mettre tout le monde à contribution. Les dons affluent. La population adhère. Aux plus pauvres, le transport des matériaux de construction, aux autres dont les repentis de la Révolution, les enrichie de Paris et d’ailleurs, l’apport financier mais aussi des quêtes, des missions, jusqu’à Napoléon III accordant les toutes dernières subventions. Et c’est ainsi que vont s’élever jusqu’en 1878, 15 chapelles et oratoires marquant les stations du Chemin de croix. Question architecture, tout est bon à prendre, styles byzantin, roman, gothique, baroque ou néo-classique et même rococo. Pour illustrer la vie et la passion du Christ, s’inspirant directement de Varallo, Ambroise Martin va peupler ces chapelles et oratoires de tout un monde biblique. Il fait réaliser des dizaines de personnages polychromes, grandeur nature au réalisme saisissant. Une véritable bande dessinée en 3D à la mise en scène digne de Cecil B. DeMille. Incroyable spectacle que ces peintures en trompe-l’œil, ces statues en bois polychrome, ces bas-reliefs, des œuvres presque toute réalisées par des artistes piémontais !

*Quel sens de la politique cet abbé ! Ne s’était-il pas prononcé le dimanche 22 avril 1860, jour du vote en faveur du rattachement de la Savoie à la France impériale. Il alla jusqu’à bénir les drapeaux tricolores. Résultat : un oui franc et massif pour Megève même si les mauvaises langues murmurent que beaucoup penchaient pour un rattachement à la Suisse.

Calvaire de Megève : « Jésus est condamné à être crucifié ». C’est la première station. On est dans le prétoire, de style toscan (symbole du pouvoir de Rome). Sont présents 7 statues en bois polychrome, grandeur nature. Jésus devant Ponce Pilate est entouré de ses deux bourreaux (Photo FC)
Calvaire de Megève « Jésus au prétoire ». Impossible de  se tromper. En pénétrant à l’intérieur de cette chapelle, ses grilles en fer forgé sont ornées du sigle SPQR (Senatus Populus Que Romanus), le pouvoir de Rome ! Cette station fut construite en 1853. Elle abrite 7 statues en tilleul. Le Christ est l’œuvre de Charles Pedrini, un sculpteur piémontais originaire de Campertogno en Valsesia. Jésus est présenté au peuple tenu par ses deux bourreaux. (Photo FC)

Ne pas trahir les écritures, le souci du détail poussé à l’extrême.

Notre abbé Ambroise Martin aussi pieux soit-il est d’une précision diabolique. Ainsi, si son Golgotha trônant tout là-haut (12e station) avec ses trois impressionnantes croix en chêne (le Christ et les deux larrons) abritées aujourd’hui sous une coupole, laisse un peu pantois, la typologie biblique quant à elle, est scrupuleusement respectée. Le petit cours d’eau local, le nant des Cordes est rebaptisé le Cédron (séparant en réalité Jérusalem de la Montagne des Oliviers). Autre détail, même distance et même dénivellation entre le Golgotha mégevan et l’église paroissiale qu’entre Jérusalem et le vrai Mont du Golgotha. Et puisqu’on y était, pourquoi alors ne pas appliquer cette règle à la Maison de Nazareth : dimensions identiques à celles de la véritable maison de Jésus. De même pour le Tombeau, puisqu’il fut fidèlement copié sur celui du Saint-Sépulcre à Jérusalem.

Ambroise Martin, un curé dans l’air du temps

Megève Calvaire, chapelle Notre-Dame-des-Vertus et son péristyle pour protéger les-pèlerins (Photo FC)

Oublier la Révolution, l’époque est aux apparitions de la Vierge, à la Salette (1846), à Lourdes (1858). Eh oui, la Vierge est alors dans l’air du temps ! Le dogme de l’Immaculée Conception sera même proclamé le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX (bulle Ineffabilis Deus). Bravo l’abbé ! Il fut visionnaire. Et il y est allé fort, initiant par exemple cette Confrérie du Sacré-Cœur, le Mois de Marie, le Mois de Saint-Joseph, la neuvaine à l’Immaculée Conception… Quelle apothéose sans doute quand le pape Pie IX accorde en 1850 (mais pour 15 ans), à la chapelle Notre-Dame-des-Vertus (la plus grande et la première construite reconnaissable à sa coupole, copie du Saint-Sépulcre de Jérusalem), l’indulgences de la Portioncule*. C’était comme détenir un précieux sésame. Elle était censée libérer l’âme de la peine temporelle due pour les péchés. Bon moyen pour les défunts d’éviter le purgatoire, accès donc direct au paradis ! Et c’est ainsi que le 2 août 1852, on recensa plus de 6000 étrangers à la paroisse venus bénéficier de cette indulgence pour leurs morts. Pas de routes carrossables, ils sont venus à pied ou à dos de mulet. C’est aussi dans cette grande chapelle où se trouve le tombeau de la Vierge, que se réunissent chaque année, les bergers pour une messe avant l’inalpage. Autres messes, celles destinées aux jeunes conscrits désignés par le sort qui avant leur départ viennent prier pour ne pas perdre la foi dans les garnisons ou dans les camps.

*Indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ou encore du saint Pardon. Une indulgence plénière qui se fait du 1er août à midi au 2 août à minuit de tout oratoire public à qui cette faveur a été accordée par privilège apostolique. L’indulgence plénière (contrairement à l’indulgence partielle) est celle qui remet toute la peine temporelle due aux péchés (Il est évident qu’il vaut mieux miser sur celle-là !).

Calvaire de Megève : chapelle Notre-Dame-des Vertus. C’est l’écrin de la « dormition » de la Vierge avec dans la crypte, son tombeau. Au-dessus s’élève une coupole dont les peintures retracent l’assomption et le couronnement de la Vierge Marie par la Sainte Trinité. L’abbé Ambroise Martin voulait rendre le plus bel hommage à la mère du Christ. Surtout, il voulut accomplir un chef-d’œuvre qui n’aurait rien à envier aux plus grandes réalisations de l’époque. On y recense 3 nefs et 6 colonnes en stuc blanc soutenant les voûtes sur croisée d’ogives (Photo FC)

Megève, le village des saints disparus

A sa demande, l’abbé Ambroise Martin, fut enseveli à l’intérieur de sa chère église paroissiale, Saint Jean-Baptiste qu’il restaura. Il repose près de l’autel du Sacré-Cœur qu’il contribua à implanter. Bien des femmes vinrent après sa mort déposer cierges, couronnes et ex-voto. Alors des miracles ! (Photo FC)

Il faut dire que du temps du curé Martin, on ne plaisantait pas avec les mœurs. Point d’idées subversives, carcan moral, restauration de châtiments corporels (flagellation, pilori, potence) tout cela imposés par la monarchie sarde. Notre curé y ajouta sa propre pierre (!). Il fit bannir cette coutume de servir après les enterrements de l’eau-de-vie. En 1855, on recensait 35 000 communions dans la paroisse. Son successeur, le curé Bernard ne cesse de s’étonner. Dans cette paroisse où tous passaient pour des saints, une fois le saint abbé disparu, on se libère : viol d’une veuve, agression sexuelle de petites filles, rendez-vous-libertins, installation dans le bourg d’un bordel, pillage des troncs du Calvaire…

Ambroise Martin, infatigable « entrepreneur »

Mais redescendons un peu plus bas, au cœur du village, vers l’église Saint Jean-Baptiste, monument du XIe siècle, contemporaine du Prieuré fondé par les Bénédictins vers 1085. D’abord une architecture extérieure à la sobriété parfaitement adaptée à la rudesse du climat, voyez cette façade en granit de Combloux (à 6 km de Megève). En fait, tout ce qui caractérise le style baroque savoyard avec le portail monumental, le fronton, les niches et le clocher à bulbe sont là. A l’intérieur, facile à repérer : 3 parties principales. Elles correspondent à trois époques différentes : le chœur de style gothique tardif (XIVe siècle) ; la nef. Elle fut entièrement reconstruite à la fin du XVIIe siècle. Enfin, l’avant nef ajoutée dans les années 1870. De cette église, l’abbé Martin n’aura de cesse que de la restaurer, de la doter de nouveaux autels (ceux du Sacré-Cœur et du Rosaire), de nouvelles cloches, d’un nouveau bourdon. Il agrandit la sacristie, ajoute l’avant-nef (achevée après sa mort)*.

*Les tribunes avaient été rendues exigües par le nouvel orgue. Elles devront être prolongées. L’orgue fut reculé en fond de tribune, dans la partie nouvelle de l’édifice.

Megève, devant la porte de l’église Saint Jean-Baptiste, Sophie Blanchin, guide-conférencière du patrimoine des Pays de Savoie. Devant cet «Anneau du Salut» elle s’interroge? Ce symbole gravé dans le bois était-il ici la possibilité pour tout délinquant, de trouver asile dans l’enceinte de l’église (en attendant que son sort soit réglé entre la justice ecclésiastique et la justice féodale)? Photo FC
Megève, église Saint Jean-Baptiste. Vue de la nef. L’abbé Ambroise Martin persuada un peintre décorateur piémontais François Mucengo de refaire la décoration intérieure de l’église. Il y travaillera de 1827 à 1828 en peignant dans les quatre quadrilobes de la nef, des scènes de la vie de Jean-Baptiste (Photo FC)
François Mucengo dans la grande nef de l'église Saint Jean-Baptiste y ajoutera à chaque point culminant, les quatre docteurs de l'Eglise. Deux évêques: Augustin d'Hippone (354-430) qui nous surplombe, Ambroise de Milan (339-394); un moine, Jérôme de Stridon (vers 347-420) et un pape, Grégoire Ier dit le Grand (540-604). Dans les quadrilobes des nefs latérales, des scènes de la vie de Jésus et de la Vierge (Photo FC)
François Mucengo dans la grande nef de l’église Saint Jean-Baptiste y ajoutera à chaque point culminant, les quatre docteurs de l’Eglise. Deux évêques: Augustin d’Hippone (354-430) qui nous surplombe, Ambroise de Milan (339-394); un moine, Jérôme de Stridon (vers 347-420) et un pape, Grégoire Ier dit le Grand (540-604). Dans les quadrilobes des nefs latérales, des scènes de la vie de Jésus et de la Vierge (Photo FC)

Rien n’est trop beau pour son église

Il va aussi l’embellir (rénovation du mobilier, nouveaux vitraux). Il demande à un peintre décorateur d’origine piémontaise, François Mucengo de refaire la décoration intérieure de l’église. Un chantier de près de 2 ans. Au-dessus des huit imposants piliers, décorés de fresques en trompe-l’œil, ll va peindre les quatre quadrilobes de la grande nef au motif de la vie de Jean Baptiste. Dans les points culminants, regardez bien, ce sont en médaillons, les quatre docteurs de l’Eglise (St Augustin, St Ambroise, St Grégoire et St Jérôme) qui apparaissent.

Megève, église Saint Jean-Baptiste: le chœur partie apparente la plus ancienne de l’époque flamboyante (fin du XVe siècle) avec ses colonnes en tuf. Il est apparenté au gothique tardif de Savoie. Il a été rénové en 1984 (un peu trop!) Le tabernacle scellé dans le mur date de 1443. Il a été mis à jour lors des travaux de restauration de 1955 (Photo FC)
Megève, à droite de l’église Saint Jean-Baptiste, cette très intime chapelle Sainte Anne, dite des Pénitents. Elle date de 1500 et fut restaurée en 1734. Ses vitraux sont contemporains (1978). A l’intérieur, la grande icône sur bois doré est l’œuvre de l’artiste russe Karine Vadim: un Christ en gloire entourée de la représentation allégorique des 4 évangélistes (pour chacun, le symbole d’un animal). C’est la vision du prophète Ézéchiel où les animaux apparaissent chacun avec 4 faces et 4 ailes: un lion, un taureau, un homme / ange et un aigle. Ils correspondent aussi aux premières pages de leurs écrits. En haut, à droite, la Piéta en bois est de Constant Demaison (Photo FC)

La folie de l’abbé Ambroise Martin

Et comme rien ne semblait trop beau pour son église, l’abbé Ambroise Martin commande une folie: un orgue aux frère Callinet, Joseph et Claude-Ignace, très célèbre famille d’organiers implantés à Rouffach (Alsace). Voyons les comptes, ils sont démesurés. Payé 3300 francs à la livraison sur les 4000 convenus, le reste fut réglé petit à petit, par emprunts successifs. Les mégevans mirent plus de vingt ans à payer leur orgue. Il arriva à Megève en juin 1842. Son inauguration en grandes pompes eut lieu le 24 juin 1842, jour de la Saint Jean-Baptiste. En 2002, la maison Kern le démontait. C’est à Strasbourg qu’il fut entièrement restauré. Aujourd’hui doté d’une transmission mécanique, il possède 34 jeux répartis sur trois claviers de 54 touches et un pédalier de 30 touches. L’église a été restaurée en 1955, le chœur rénové en 1984. Imaginons-nous un instant dans cette église où repose l’abbé Ambroise Martin (au pied de l’autel du Sacré-Cœur). Entendre sur cet orgue résonner les 12 grandes Toccatas de Georges Muffat, compositeur allemand de musique baroque, formé à l’Ecole de Lully. A Megève, il est chez lui. Il y est né en 1653.

Megève, église Saint Jean-Baptiste et son orgue inauguré en 1842. Il a été en 1871 remonté dans l’ajout de l’avant-nef. Il est l’oeuvre des frères Joseph et Claude-Ignace Callinet, membres d’une lignée réputée de facteurs d’orgue qui a marqué l’époque pré romantique. Depuis sa restauration en 2004 ce magnifique instrument a retrouvé en grande partie la physionomie et les caractéristiques qu’il possédait à l’origine (Photo FC)

Portraits croisés de mégevans d’influence

Catherine Jullien-Brèches, maire de Megève, enfant, elle se souvient…

Catherine Jullien-Brèches, réélue maire de Megève, dans son bureau de la mairie (Photo FC)

Honneur à la « Première Dame » Catherine Jullien-Brèches qui vient d’être réélue à la Mairie de Megève (elle est également première Vice-présidente de la Communauté de Communes Pays du Mont-Blanc). Une campagne municipale marquée par la disparition à 54 ans d’une des grandes figures de Megève, Édith Allard. Je me souviens, lorsqu’elle nous reçoit dans son bureau de maire, qu’elle évoqua ses souvenirs d’enfance. L’un de ses lieux, c’était le Calvaire et toutes ces mystérieuses et effrayantes chapelles et oratoires. Un endroit ouvert et presque sans protection, le terrain de jeu idéal pour les enfants. A partir de 2001, une importante campagne de restauration est entreprise avec notamment l’installation de protections grillagées devant les vitraux et les ouvertures.

Edouard Apertet, le guide du Calvaire de Megève (Photo FC)

Edouard Apertet, sa passion c’est son Calvaire

Edouard Apertet, ex-moniteur de ski, ex-accompagnateur de montagne, est aujourd’hui le grand spécialiste du Calvaire de Megève. Eh oui, son calvaire à lui, c’est le plaisir de guider les visiteurs à la découverte d’un des plus émouvants trésors que recèle la commune de Megève : ces 15 chapelles et oratoires construits aux XIXe siècle sur le flanc du Mont d’Arbois, un chemin de croix végétal et minéral invitant à emprunter un itinéraire où règnent sérénité et calme. Sa passion l’a poussé à écrire le guide de ce parcours tout à la fois mystique et culturel, une montée qu’on fait avec Edouard avec la précision d’un ethnologue dont le sujet serait tous ces personnages bibliques présentés ici évidemment à hauteur d’homme.

Marie Allard architecte, son modèle, Henry-Jacques Le Même

Marie Allard, architecte à Megève, dans son bureau (Photo FC)

Marie Allard (il faut dire que les Allard sont légion à Megève !). Donc chez les Allard, je demande l’architecte (Architecture 770, créée en 2006). Vient dans le jeu presque automatiquement son pygmalion (en doute innocence) qui n’est autre que le grand architecte Henry-Jacques Le Même (1897-1997) ; celui qui installé à Megève dès 1925 « architectura » le chalet de Noémie de Rothschild, la poussant à faire de Megève cette incroyable station de ski qu’elle est devenue. Après des études aux Beaux-Arts de Lyon, Marie le croise en 1980. Un an à travailler ensemble. Mais ça y est, son destin est tracé. Retour à Megève en 2007, elle est devenue cette architecte reconnue et soutenue par une équipe de majors de promotion. Depuis, elle travaille dans l’esprit Henri-Jacques Maine imposant peu à peu sa vision de l’architecture de montagne.

François de Sales, grande figure du XVIIe siècle de la Savoie. Ici cette stèle marque son passage à Megève (Photo FC)

François de Sales, celui qui par son humanisme marqua la Savoie

« Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » disait-il. Voici le plus grand influenceur de la Savoie et de Megève en particulier, au début du XVIIe siècle : François de Sales (1567-1622), évêque de Genève. Cette stèle à deux pas du bureau de l’architecte Marie Allard rappelle son passage à Megève en 1606. Il prêcha dans le chœur de l’église Saint Jean-Baptiste et y tonsura 13 enfants. Profondément humain, il a défendu la peinture religieuse comme amenant l’âme à mieux connaître Dieu. N’était-il pas le chantre de l’amour divin et de l’art baroque ! Un hommage lui est d’ailleurs rendu dans presque chacune des églises de la Savoie sous forme de statue, parfois de statuette ornant un tabernacle, ou dans un tableau. « L’église est un jardin diapré de fleurs infinies » écrivait-il. Son best-seller : L’Introduction à la vie dévote (1608), fut de son vivant réédité 40 fois. Il a été sanctifié, il est docteur de l’Eglise. Cette stèle, déplacée ici en 1961 se trouve devant sans doute la dernière ferme de Megève, la Ferme Saint-Amour (en plein centre), tout un symbole ! Un bâtiment remarquable appartenant à la Commune. Travaux de réhabilitation estimés à plus de 3 millions d’€. Située dans le périmètre de l’église, du site du Calvaire et de la maison d’Henry Jacques Le Même, tous protégés, sa restauration respectera un cahier des charges très précis. Beau projet pour Marie Allard qui peut l’apercevoir de la fenêtre de son bureau ?

Sources :
Une histoire de Megève des origines à nos jours (David-Alexandre Rossoni) Editions du Signe (2016)
Le Calvaire de Megève (Edouard Apertet) Editions du Signe (2013)

Megève, de la gare de Sallanches-Combloux-Megève, dernière vision du Mont Blanc (Photo FC)

https://amazed.blog/

Denier ouvrage de l’auteur de cet article :

Vient de paraître « Cépages & Vins » François Collombet aux Editions Dunod