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Saint-Denis : église abbatiale, basilique ou cathédrale ?

L’histoire de Saint-Denis commence par l’ancienne abbaye royale. Elle était célèbre pour son immense bibliothèque. Elle marqua pendant des siècles, l’histoire artistique, politique et spirituelle du monde franc. Son église abbatiale dénommée basilique et conçue par l’abbé Suger devint dès le XIIe siècle, nécropole des rois et des reines de France. Tout a donc commencé ici au XIIe siècle, par l’édification de l’actuelle basilique cathédrale Saint-Denis. Elle marquait le début de la grande épopée des cathédrales gothiques illustrée en France, quand entre le XIIet XVe siècle s’élevèrent plus de 80 cathédrales. Saint-Denis peut être considérée comme la mère de toutes les cathédrales de cette époque.

Cette ancienne église abbatiale a été dénommée “basilique” dès l’époque mérovingienne car elle reprenait le plan de bâtiments civils romains où se pratiquaient le commerce et où se rendait la justice. De basilique, elle devint en 1966 cathédrale siège épiscopal du diocèse de Saint-Denis. Elle est aussi église paroissiale. Photo © François Collombet

L’abbaye, proche de Paris (à 10 km de Notre-Dame) est dédiée à son premier évêque qui souffrit le martyre vers 250. Il fut confondu avec Denys l’Aréopagite, lui-même converti par saint Paul et détenteur selon la légende de visions racontées dans un texte transmis à l’abbaye par l’empereur Louis le Pieux. Il fut traduit, à Saint-Denis au IXe siècle, par l’Irlandais Jean Scot Erigène. Lorsque Suger entreprit de rebâtir l’église de Saint-Denis, il s’ap­puya sur cette traduction pour élaborer son projet archi­tectural. Fidèle aux visions de saint Paul retranscrites par Denys, il fit de la maison de Dieu un lieu où tout est légèreté et lumière. II ne pouvait en outre oublier les nombreux morts et blessés que l’on relevait à chaque fête, lorsqu’une foule immense venait en une incroyable cohue s’écraser devant les reliques, celles de saint Denis et de ses deux compagnons martyrs, Rustique et Éleuthère. Ils eurent ensemble la tête tranchée ici ­même, au lieu-dit Vicus Catulliacus.

Crypte archéologique de la basilique qui côtoie la fosse creusée à l’emplacement de la tombe et des reliques de Saint Denis et de ses deux compagnons de martyr, Rustique et Eleuthère installés à cet endroit jusqu’au XIIe siècle. On observe la présence de nombreux sarcophages retrouvés lors de fouilles. Ils témoignent de la volonté précoce de la part de membres de la haute société mérovingienne de bénéficier d’inhumations auprès du saint pour bénéficier de son intercession. Photo © François Collombet

Trois églises ont précédé celle de Suger : une première, construite vers 475 à l’instigation de sainte Geneviève, une deuxième sous les Mérovingiens et embellie par l’exceptionnel orfèvre qu’était saint Éloi, et une troi­sième sous le règne de Pépin le Bref, rebâtie en 775 par l’abbé Fulrad. Suger choisit d’ajouter à la nef et à la crypte romane, formée d’un couloir annulaire facilitant la circulation autour des reliques, un chœur, un puissant narthex et un clocher. Et dans ce chœur, il voulut exposer les reliques, jusqu’alors confinées dans la crypte.

Un personnage est à l’origine de ce miracle architec­tural : Suger. Né vers 1081 dans une famille dont on ignore tout, celui-ci entre très jeune comme moine à Saint-Denis. Mais, lié par une amitié née sur les bancs de l’école avec Louis VI le Gros, roi sous le règne duquel apparaissent pour la première fois la bannière des rois de France ornée de flammes rouge et or aux couleurs de l’abbaye de Saint-Denis et le cri de guerre: «Montjoie Saint-Denis », il devient son ambassadeur auprès de la papauté, où il acquiert une réputation d’excellent ges­tionnaire et d’habile diplomate. II sera également théo­logien, économiste, juriste, architecte … Nommé abbé de Saint-Denis en 1122, il devient en quelque sorte tout en restant le conseiller du roi, le détenteur de la légiti­mité des Capétiens, son abbaye abritant la sépulture des rois de trois dynasties.

“Ces cloître remplis du bruit des affaires”

Mais peut-être est-ce à lui que s’adressent les reproches de Bernard de Clairvaux, réformateur de l’ordre cis­tercien dénonçant «les cloîtres remplis du bruit des affaires» et le luxe éhonté de certains abbés vivant entourés d’une véritable Cour … Alors, il comprend : il mettra autant de vigueur à réformer son abbaye que l’autorité et le prestige de la monarchie. En guise d’approbation, Bernard lui enverra, en 1127, une lettre accompagnée d’un rameau d’olivier. Après la mort de Louis VI, Suger reste le conseiller de son successeur, Louis VII le Pieux. Mais, pour se faire pardonner le mas­sacre de Vitry, celui-ci décide, contre l’avis de Suger qu’il nomme régent du royaume, de partir en croisade, répon­dant à l’appel lancé en 1146 par Bernard de Clairvaux à Vézelay. À son retour, en 1152, il répudie sa femme, soupçonnée d’une liaison amoureuse avec Raymond de Poitiers. On connaît la suite : quelques mois plus tard, Éléonore se marie avec le roi d’ Angleterre Henri II faisant passer I’Aquitaine sous contrôle anglais ce qui déclenche une guerre appelée à durer trois cents ans …

Les travaux commencent en 1137, financés en partie par les recettes de la célèbre foire du Lendit et par les dons des pèlerins. Car la générosité royale et les immenses revenus de l’abbaye, qui possède la quasi-totalité des vignobles autour de Paris et dont le vin s’exporte jusqu’en Angleterre et en Flandre, suffisent à peine à combler les besoins en or, argent, pierres précieuses, cristal, émaux, qui sont énormes et cela, en totale opposition
avec l’esprit cistercien exigeant le dépouillement jusqu’à la nudité. Suger est en effet un précurseur. II révolutionne tout ce qu’il entreprend : l’architecture, la sculpture, l’art du vitrail, la décoration. Rien n’est trop beau pour honorer Dieu, dit-il.

La première phase des travaux s’ouvre par la façade ouest, très largement inspirée de l’architecture normande. Au-dessus du porche, Suger innove : il fait percer une grande rosace. Après la façade est, il passe à la construction du chœur qui durera quatre ans, de 1140 à 1144. Elle permit à Suger et à l’architecte qu’il vient d’engager (mais dont le nom ne nous est pas parvenu) d’expri­mer la plénitude de leur art.

Ici toute est symbole

Ici, tout est symbole : dans la crypte élargie, douze colonnes figurent les douze apôtres que surmonte la clé de voûte, symbole du Christ ; dans le déambulatoire bâti au­ dessus pour faire cercle autour du chœur, douze autres colonnes­ les douze prophètes qui annoncent la venue du Christ. Et neuf chapelles de l’abside ne peuvent être, dans l’esprit de Suger, que les neuf rangs de la hiérarchie angélique. Mais le plus audacieux, ce sont les hautes fenêtres qui baignent le déambulatoire dans ces bleus si particuliers émanant des vitraux.

Magnifique chevet voulu par Suger devant servir d’écrin au reliquaire de Saint Denis. On peut voir aujourd’hui sous le ciborium, son immense châsse-reliquaire. Difficile de se faire une idée complète de l’aspect primitif du chevet, puisqu’il ne reste que le double déambulatoire et les chapelles rayonnantes. L’absence de murs entre les chapelles et le doublement de la surface vitrée dans chacun de ces espaces de prière, crée un mur exceptionnel de lumière. Photo © François Collombet
Que reste il de l’œuvre de Suger ?

De l’œuvre de Suger ne subsistent, et seulement en partie, que la façade ouest, le narthex, le déambulatoire et la crypte. Sur le grand portail de bronze de son église, Suger avait fait gra­ver ces vers : « Qui que tu sois, si tu veux rendre honneur à ces portes, n’admire ni l’or ni la dépense, mais le travail et l’art. .. Qu’il éclaire les esprits et les guide, par de vraies lumières, à la vraie lumière, dont le Christ est la vraie porte.»

À la mort de l’abbé, en 1151, les travaux s’arrêtent ; ils ne repren­dront qu’au siècle suivant. À partir de 1231, Louis IX étend le chœur, rebâtit la nef, le transept et les murs latéraux de l’église. Sous les ordres du plus célèbre architecte du Moyen Âge, Pierre de Montreuil, Saint Louis fait de Saint-Denis un admirable chef­ d’œuvre de l’art gothique, digne de son statut de nécropole de la monarchie française. Pour cela, il fait rechercher tous les cercueils royaux depuis Clovis, qu’il place de part et d’autre du maître-autel.

A droite de l’autel, le tombeau de Dagobert, premier roi à être enterré à la basilique. Il est considéré comme le fondateur de l’abbaye. En son hommage, les moines au XIIIe siècle réalisèrent un tombeau de dimension exceptionnelle. Le gisant du roi, entouré par les statues dressées de sa femme Nanthilde et de leur fils Clovis II, regarde en direction de la sépulture primitive de saint Denis. Il est toujours situé à son emplacement d’origine. Photo © François Collombet
Vue sur la nef magnifiquement éclairée à partir des deux travées du narthex. Photo © François Collombet

Lorsque le roi Louis VII et la reine Éléonore d’Aquitaine, accompagnés des grands dignitaires du royaume, des hauts barons, de dix-neuf archevêques et évêques et suivis d’une foule innom­brable pénètrent dans la nouvelle église dédiée à saint Denis, c’est l’éblouissement. Jamais on n’avait vu chose pareille : tant de lumière inondant un tel édifice ! Un chœur grandiose où tout est légèreté, une alter­nance de colonnes de lumière et de pierre et puis, suprême ravissement, des rangées de hautes fenêtres dont certaines sont en vitraux colorés. Combien sont-ils à comprendre ce jour-là qu’ils assistent, dans ce lieu hau­tement symbolique servant de nécropole aux rois de France et situé au cœur d’une monarchie qui commence à affirmer sa puissance et son autorité, à la naissance d’un style qui va bouleverser l’architecture : l’art que l’on qualifiera plus tard de gothique ? Les bâtisseurs de Saint-Denis ont en effet utilisé ici, pour la première fois et de façon systématique, la croisée d’ogives, une technique mise au point par les maçons, maîtres bâtisseurs venus des vallées de l’Oise et de I’Aisne.

Le «cortège de grands pontifes revêtus d’habits blancs, superbement coiffés de leur mitre pontificale et de riches parements embellis de médaillons, tenant leur crosse dans la main» comme l’écrira Suger plus tard, n’a en tout cas d’yeux que pour les colonnes de ce chœur qui, en lieu et place des lourds piliers de l’architec­ture romane, offrent grâce et légèreté. Rien ne fait plus obstacle à la lumière, cette lumière colorée qui circule librement dans le sanctuaire*. Alors, de retour dans leurs diocèses et leurs monastères, évêques et abbés n’auront plus qu’une idée en tête : remettre en chantier leur église sur le modèle de Saint-Denis.*

*D’après certaines sources historiques, le coût de fabrication des vitraux de Saint-Denis aurait été plus élevé que celui de la construction en pierre, ce qui montre le rôle fondamental de la lumière dans l’architecture gothique. Les vitraux du XIIe siècle vont être déposés en 1997, puis restaurés, mais trop fragiles pour être reposé dans la basilique. En avril 2023, des copies en verre redonnent aujourd’hui magnifiquement toute sa splendeur au chevet de la basilique cathédrale.

Transept vue du bras nord avec sa rose et d’une partie du chœur avec ses trois niveaux : grandes arcades, triforium, fenêtres hautes (milieu XIIIe siècle). La conception de Suger d’apporter de la lumière dans le lieu fut confirmée par la pose de vitraux dans le mur extérieur du triforium. La rose nord de la basilique est la représentation de l’arbre de Jessé, vers 1840. Photo © François Collombet
Transept et nef vus du chœur. L’ensemble de l’édifice s’organise autour du transept, un carré central, défini par les quatre puissants piliers de la croisée. La nef construite à partir du milieu du XIIIe siècle est à l’apogée de l’art gothique rayonnant. L’architecture y est réduite à un squelette. Les vitraux qui occupent la plus grande partie des parois, offrent un écrin de lumière unique à l’époque. Photo © François Collombet
 A l'angle du transept sud, au pied du premier pilier, deux des trois chérubins ornant Le Monument du cœur de François II, sculpture en marbre du Primatice de 1572. Ce transept gothique rayonnant excessivement large (double bas-côtés), œuvre vers 1260 de l'abbé Eudes Clément répondait au besoin de la nécropole royale depuis le XIIe siècle. Très visible, La rose du transept nord et la galerie supérieure qui la borde (Vitrail du XIXe siècle).
 A l’angle du transept sud, au pied du premier pilier, deux des trois chérubins ornant “Le Monument du cœur de François II”, sculpture en marbre du Primatice de 1572. Ce transept gothique rayonnant excessivement large (double bas-côtés), œuvre vers 1260 de l’abbé Eudes Clément répondait au besoin de la nécropole royale depuis le XIIe siècle. Voir La rose du transept nord et la galerie supérieure qui la borde (Vitrail du XIXe siècle). Photo © François Collombet

Tous les cercueils royaux depuis Clovis

Visiter Saint-Denis, c’est ainsi parcourir l’histoire de France et celle de la sculpture funéraire : plus de 70 tombeaux, 42 rois, 32 reines et 63 princes et princesses reposent ici. Les plus grands artistes sont, à chaque époque, mis à contribution : les artistes italiens pour le tombeau de Louis d’Orléans et de Valentine de Milan, Philibert de l’Orme pour celui de François le, et de Claude de France, Pierre Les­cot et Germain Pilon pour celui d’Henri II et de Catherine de Médicis. Henri IV (dont la tête a été récemment retrouvée et authentifiée), qui abjura le protestantisme dans ces lieux le 25 juillet 1593, est quant à lui privé de monument funéraire: aucun projet n’étant suffisamment grandiose, sa veuve y a renoncé! Pas de statue non plus pour le Roi­ Soleil, qui fut transporté à Saint-Denis de nuit, pour éviter la colère du peuple. Mais le monument le plus surprenant en raison de son impitoyable réalisme, c’est sans doute celui de Louis XII et d’Anne de Bretagne : exécuté à Tours par Jean Juste. On y voit jusqu’aux détails des incisions qui furent pratiquées avant l’embaumement.

Monument funéraire de Louis XII et d’Anne de Bretagne en marbre blanc et bronze. C’est l’un des plus imposants monuments funéraires de la nécropole et sans doute le plus émouvant. Dans la partie basse, les cadavres marqués par les convulsions et les derniers spasmes de l’agonie. Une scène macabre que vient rehausser un trait de lumière venu des vitraux. Les bas-reliefs représentent la bataille d’Agnadel et l’entrée triomphale des Français à Milan. Photo © François Collombet
Tombeau d’Henri II et de Catherine de Médicis, l’un des plus majestueux édifices funéraires de la basilique. Il a été commandé, en 1560, à Germain Pilon et Ponce Jacquiot, par le Primatice qui travaillait pour François Ier (maître incontesté de l’école dite de Fontainebleau). Les deux gisant sont situés dans une chapelle du chevet nord, sculptés en vêtement de sacre. Ils ont les yeux grands ouverts. Ce monument conçu comme un temple à l’antique est doté de marbres de différentes couleurs, Voir les monumentales vertus de bronze aux quatre angles du tombeau (prudence, force, tempérance et justice). Au sommet, les figures agenouillées du roi et de la reine. Ils sont en habit de sacre. Le roi tient sa main droite sur le cœur en allégeance à sa foi catholique. Photo © François Collombet
Statues funéraires de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Elles sont commandées par Louis XVIII lors du rapatriement des cendres des souverains du cimetière des innocents à Paris, en 1815. Il voulait célébrer le retour des Bourbons sur le trône de France. Leurs restes se trouvent dans la crypte. Il est à noter que ces priants (ou orants) achevés vers 1830 ont de quoi surprendre : Marie-Antoinette porte une robe d’inspiration Empire. Le roi, lui, porte le costume du sacre. Photo © François Collombet

Le caveau des bourbons et ses six dalles en marbre noir

Au XIXe siècle, la crypte est nettoyée, restaurée et aménagée. Aujourd’hui, deux cryptes distinctes : la crypte archéologique qui abrite les vestiges des basiliques primitives et les premières tombes de la nécropole. L’autre crypte est reconstruite au XIIe siècle par Suger sous la forme de trois nefs parallèles dont les parois intérieures sont ornées d’arcatures retombant sur les chapiteaux historiés (de rares témoignages de la sculpture romane en Île-de-France). En 1952, des travaux sont entrepris dans la partie centrale de la crypte (à la place du caveau des Bourbons) pour y déposer six tombeaux en marbre noir de Tournai. Il s’agit des restes de Louis VII, rapportés de l’abbaye de Barbeau, de Louise de Lorraine, épouse d’Henri III, de Louis XVI et de Marie-Antoinette et de Louis XVIII. Un dernier tombeaux est sans inscription. Il était destiné à recevoir le corps de Charles X, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, mort en exil en 1836 et enterré dans un monastère de l’actuelle Slovénie, proche de Gorizia.

Dalles funéraires dans le caveau des Bourbon (ou chapelle d'Hilduin). Les murs et les chapiteaux de cette chapelle remontent au plus tard au XIIe siècle. Les six dalles de la crypte en marbre noir ont été réalisées en 1975. L'une d'entre elles, sans inscription, était destinée à recevoir le corps de Charles X, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, mort en exil en 1836. Louis XVIII sera le dernier roi de France mort au pouvoir à être embaumé et inhumé, le 25 octobre 1824 dans la basilique Saint-Denis.
Dalles funéraires dans le caveau des Bourbon (ou chapelle d’Hilduin). Les murs et les chapiteaux de cette chapelle remontent au plus tard au XIIe siècle. Les six dalles de la crypte en marbre noir ont été réalisées en 1975. L’une d’entre elles, sans inscription, était destinée à recevoir le corps de Charles X, frère de Louis XVI et de Louis XVIII, mort en exil en 1836. Louis XVIII sera le dernier roi de France mort au pouvoir à être embaumé et inhumé, le 25 octobre 1824 dans la basilique Saint-Denis. Photo © François Collombet

Si l’on ajoute que l’abbaye détenait aussi les regalia – les insignes du pouvoir remis lors des sacres (sceptre, couronne, épée) -, qu’y étaient rédigées les chroniques officielles du royaume, qu’on y couronnait les reines de France jusqu’à Marie de Médicis, on ne s’étonnera pas que la Révolution s’acharnât sur elle. Les tombeaux
des «tyrans» furent vidés, la basilique pillée et les cadavres royaux jetés dans une fosse commune.

Ils ouvrirent les 57 cercueils des Bourbons déposés depuis Henri IV

Et c’est ainsi que du lundi 14 octobre au 25 octobre 1793, les ouvriers ouvrirent les cinquante-sept cercueils des Bourbons déposés depuis Henri IV sur des tréteaux, dans la crypte dite : Caveau Royal ou des Bourbons. Les corps furent ensuite jetés dans deux fosses communes du cimetière, au nord de la basilique Saint-Denis (l’actuel jardin Pierre de Montreuil), au milieu de la chaux, et parfaitement séparées : celle des Capétiens et celle des Bourbons. La basilique devenue temple de la raison est fermée la même année. Un an plus tard, le plomb des dalles de la toiture est fondu, laissant la basilique livrée aux intempéries.

Après la Révolution, en 1805, Napoléon fait procéder aux premières restaurations. Mais c’est en 1816 que Louis XVIII ordonne la reconstitution de la nécropole royale lors de la Restauration. Il décide de rendre à Saint-Denis son statut de basilique royale. Il ordonne la recherche des ossements royaux dans le cimetière voisin et les installe dans un ossuaire, encore en place dans la crypte aujourd’hui. Il décide également de transférer en grande pompe les cendres de Louis XVI et de Marie-Antoinette, depuis la Chapelle Expiatoire* vers la crypte royale.
Aujourd’hui, plus aucun tombeau ne contient d’ossements. Les gisants et tombeaux retrouvèrent leurs emplacements originaux grâce à Eugène Viollet-le-Duc, architecte des monuments historiques. Les ossements des Bourbons sont remis dans la crypte Une grande phase de restauration commence ensuite en 1833. Jusqu’en 1846, les travaux sont confiés à l’architecte Debret. A cette date, des lézardes apparaissent dans la tour nord et celle-ci doit être démontée.

*La Chapelle expiatoire s’élève à l’emplacement de l’ancien cimetière de la Madeleine. Sous la Révolution, ce lieu accueillit les dépouilles de Louis XVI, de Marie-Antoinette ainsi que les corps d’environ 500 guillotinés de la place de la Révolution (actuelle Concorde). 

Querelle d’architectes

L’abbatiale fut plutôt épargnée par les Guerres de Religion, comme par la Révolution. Malgré les premiers travaux commandés par Napoléon 1er pour remettre en état la basilique, elle ne fut restaurée que bien plus tard par l’architecte François Debret. En 1837, la flèche nord fut endommagée par la foudre puis fragilisée par de violentes tornades (1845). Pour consolider l’ensemble de l’édifice sérieusement ébranlé, François Debret dût démonter la flèche en entreposant les pierres numérotées à proximité avec l’intention de les remonter. Mais sa démission à la suite d’une violente polémique au profit de Viollet-le-Duc, remit tout en cause. Ce dernier acheva le démontage de la tour nord et se consacra à la restauration du reste de l’édifice.

Au-dessus du narthex, l’orgue dessiné en 1836 par l’architecte François Debret et réalisé par un tout jeune facteur d’orgue alors âgé de 24 ans, Aristide Cavaillé-Coll. Photo © François Collombet
Les stalles du chœur proviennent de la chapelle du château de Gaillon en Normandie et remontent au XVIe siècle. C’était une commande du cardinal Georges d’Amboise, archevêque de Rouen. Viollet-le-Duc prit la décision de les installer à Saint-Denis au XIXe siècle. Photo © François Collombet

La restauration de l’église, commencée vers 1813, reprit, après l’effondrement de la tour nord, sous la direction du jeune Viollet-le-Duc. Ce fut son premier chantier. Cette église abbatiale, modèle de tant de cathédrales, devint cathédrale à son tour le 9 octobre 1966, avec la création de l’évêché de Seine-Saint­-Denis. En 2012 débuta la restauration de la façade et de ses trois portails. Mais quid de la flèche de la tour nord pour redonner enfin à Saint-Denis son intégrité et son harmonie ?

Parvis de la basilique cathédrale Saint-Denis. Aujourd’hui, population et religions diverses se retrouvent à portée de ses trois portails conçus au XIIe siècle par l’abbé Suger. Photo © François Collombet
“Redonner sa flèche à la sœur ainée de Notre-Dame de Paris”

En fait, ce projet de remonter la tour manquante et sa flèche resta toujours d’actualité. Aujourd’hui, après 170 ans, sa reconstruction est en cours avec le soutien des collectivités territoriales et de grands mécènes*. Les travaux doivent durer 5 ans. La première pierre a été posée le vendredi 14 mars 2025.

*La Fondation du Patrimoine a lancé une cagnotte participative reposant sur le parrainage des pierres de la future flèche. Il en faut 15 228 pour la rebâtir.

On attend la générosité des New-Yorkais

Saint-Denis compte également sur la générosité des New-Yorkais. Le choix du maire de Saint-Denis de faire étape à New York récemment devrait susciter un élan de générosité des donateurs américains pour le patrimoine culturel français. Il s’est déjà manifesté lors de la restauration de Notre-Dame de Paris, après le terrible incendie qui l’a frappé en avril 2019. Alors pour la sœur ainée de Notre-Dame ?

L’objectif des ateliers de la flèche installés bas-côté nord de Saint-Denis proche du portail du XIIe siècle, dit “Porte des Valois” est de remonter la tour surmontée de sa flèche, telle que l’architecte François Debret l’avait prévue en 1837-1838. Photo © François Collombet

La basilique cathédrale Saint-Denis telle qu’elle apparaitra en 2030 avec sa tour nord et sa flèche reconstruites.

Pour cette façade nouvellement restaurée, pour son chevet, sa magnifique nef du XIIIe siècle et pour l’éclat retrouvé de ses vitraux parmi les plus anciens de style gothique, la basilique cathédrale Saint-Denis se devait de révolutionner son parcours de visite. Comment mieux comprendre par le regard cette nécropole royale abritant une collection unique de 70 gisants restés pour la plupart à leur emplacement d’origine* ?

*Saint-Denis est le plus important ensemble en Europe de sculptures funéraires réalisées à partir du XIIe siècle. L’abbatiale fut surnommée par un chroniqueur du XIIIe siècle le « cimetière aux Rois ».

Gisants de Charles VI et Isabeau de Bavière (marbre, XIVe siècle) avec son cartel numérique qui permet d’approfondir la connaissance des gisants et des tombeaux, donnant des informations détaillées sur chaque personnage, leur époque et leur place dans l’histoire de France. Ces cartels sont positionnés au plus près des tombeaux pour permettre une interaction directe et un accès facile aux détails. Photo © François Collombet

Une visite autour de 3 thématiques

Tout cela s’est organisé autour de trois thématiques : nécropole, architecture et histoire avec : 1/ une quinzaine de cartels numériques ponctuant la visite de la nécropole. 2/ un film d’animation dans la nef pour aider à mieux comprendre les grandes étapes de la construction. 3/ dans le transept sud deux tables multimédia sont là pour orienter les visiteurs et les enfants avec notamment des films d’animations. Certaines stations sont accessibles aux mal et non voyant.

Le chœur de la basilique cathédrale Saint-Denis. Il a été restauré et réaménagé et accueille un mobilier liturgique de pierre et de lumière réalisé par l’artiste Vladimir Zbynovsky. Voir le nouvel autel, bloc de pierre couvert d’une épaisse dalle de verre parfaitement translucide qui laisse passer la lumière naturelle en son centre jusqu’au plus profond de la crypte. Cette alliance de la pierre et du verre, fondement même de l’église historique, est à l’origine de la réflexion de Vladimir Zbynovsky. Photo © François Collombet
L’autel est un bloc duquel surgit une croix sur le verre, une croix grecque réalisée en creux dans la pierre de l’autel. Le vide ainsi créé permet à la lumière de descendre du chœur jusqu’à la crypte. Photo © François Collombet
Bâtiments de l’abbaye royale de Saint-Denis et son cloître

La célèbre abbaye de Saint-Denis est fondée au XIIe siècle. Elle accueillait plus de 150 moines. Sous Louis XV, tous les bâtiments médiévaux ont été reconstruits sous la direction de Robert de Cotte, constituant un bel exemple de l’architecture du XVIIIe siècle*. Après la Révolution, Ils ont été affectés par Napoléon, à une “Maison d’éducation de la Légion d’honneur”. C’est encore le cas aujourd’hui. Ils abritent une école pour 400 jeunes filles dont les parents ou grands-parents ont reçu la légion d’honneur ou l’ordre national du mérite.

*Malgré leurs médiocres ressources, ses religieux, ils avaient accepté la Réforme de Saint-Maur depuis 1633, décidèrent de reconstruire leur monastère.

Au sud de l’abbatiale, la Maison d’éducation de la Légion d’honneur qui accueille 400 jeunes filles. Ici les jardins du cloître ayant fait l’objet d’une récente restauration. Photo © François Collombet