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Chambord ouvre ses portes et son décor à Wang Keping, maître du bois

Les citronniers marquant les allées du jardin à la française offrent à la mi-octobre une récolte de fruits exceptionnelle. Le citronnier serait-il le seul bois que Wang Keping n’aurait pas encore taillé ? Photo © François Collombet

D’un grand chêne de Chambord, apparaît devant nos yeux l’esquisse d’un homme et d’une femme

Qui se rappelle encore de cette grandiose façade nord de Chambord sans échafaudages ? Superbe cadre pour le travail de Wang Keping entre forêt, jardin et architecture. Photo © François Collombet

Il taille ses sculptures sous les yeux du public

Quel écrin pour un atelier en plein air ! La prestigieuse façade nord du château de Chambord enfin libérée de ses échafaudages*. Cette façade qui fascine le monde entier ne pouvait qu’inspirer Wang Keping, l’un des plus grands artistes chinois vivants, installé en France depuis 1984. Il a l’incroyable talent de faire surgir grâce à une technique traditionnelle de taille directe en partant de troncs d’arbres monoblocs, des couples de formes amples, érotiquement enlacés. Ils sont nés non de la côte d’Adam mais du chêne, de l’acajou, du frêne, de l’orme, du cyprès, du platane, du cerisier, du saule pleureur… Des œuvres virtuoses issues d’une multitude d’essences qu’un sculpteur venu de l’Empire du milieu, exilé du pays de Mao fait danser jour et nuit dans les immenses salles de ce château royal, au son des mélodies de la Renaissance.

*Après la restauration des 6 lanternons du château présentant un état sanitaire dégradé.

Wang Keping à pied d’œuvre devant la majestueuse façade de Chambord. Il a sélectionné plusieurs arbres issus de la forêt du domaine qu’il taille devant le public aidé par un jeune sculpteur, Marc Georgeault, car légèrement blessé au bras. Photo © François Collombet

Un atelier de rêve, cette façade de Chambord sertie de ses jardins à la française

Wang Keping que Chambord a invité pour une résidence puis une exposition, a d’abord beaucoup crapahuté. Il a emprunté quelques uns des 30 kms de sentiers d’un parc qu’on dit être de la surface de Paris entièrement clos d’un mûr datant du XVIe siècle et long de 32 kms. Il voulait sélectionner lui-même trois troncs de chêne, autres que ceux qui servent à la fabrication de fûts d’élevage pour le vin et le whisky. Non, sa recherche était ce que le sculpteur imaginait déjà ; deux œuvres qui seront marquées par Chambord, conçues, taillées, écorcées, patinées devant les visiteurs. A les voir, à ce stade, pas doute, elles sont explicitement “genrées”.

Wang Keping accompagné de sa fille, Aline parfaitement bilingue français/chinois Elle aide son père qui maitrise le français mais préfère se faire aider pour mieux expliquer son œuvre. Photo © François Collombet

Ce virtuose qui explore toutes les possibilités du bois

Wang Keping est l’héritier de la longue tradition de la sculpture en taille directe de troncs monoblocs (jamais d’assemblage). Il a puisé son immense talent aussi bien aux différents arts premiers qu’à la sculpture traditionnelle chinoise ou au sculpteur roumain Constantin Brancusi. Voir l’incroyable similitude de la série de 40 sculptures le Baiser en pierre créées par Brancusi à partir de 1905 et dont la plus connue se trouve au cimetière de Montparnasse. Comme lui, Wang Keping exprime mais avec le bois la même sensualité jusqu’à une dimension érotique. Cette peau de l’arbre, sculptée, calcinée puis polie ne devient-elle pas une surface de désir et de vivacité ?

Le déclic pour Wang Keping, c’est le joyau du château, son escalier à double révolution

Cet escalier dit-il à double hélice ne cessait de tourner dans mon esprit. Et une nuit, comme une évidence, j’ai vu ces deux formes, tournant et s’enroulant l’une sur l’autre tels les deux corps d’un couple qui s’étreignent étroitement comme la beauté de l’architecture et la nature humaine se fondent harmonieusement l’une dans l’autre. La beauté, c’est l’essence de la civilisation”.

Presque deux compères et certainement de la complicité et de la connivence entre eux. Yannick Mercoyrol commissaire de l’exposition qui dirige la programmation culturelle de Chambord depuis 12 ans. Il a assuré une vingtaine d’expositions. A ses côtés le grand sculpteur Wang Keping l’un des fondateurs de l’art contemporain chinois dont l’œuvre explore toutes les possibilités du bois. Il est actuellement en résidence au château. Photo © François Collombet

Cette salle aux cinq sculptures à l’érotisme affirmé

Cette salle qui réunit cinq sculptures a pour titre Couple largement dominées par la figure féminine et la représentation du couple selon une dimension érotique affirmée. Appariés, enlacés, conjoints ou fusionnels, les Duos de Wang Keping affichent une tension heureuse. Les membres du corps plus ou moins reconnaissables (têtes bien sûrs, mais également bras, jambes, seins, fesses, chevelures), incarnent une érotisation du corps soulignée par l’aspect poli de la surface qui semble inviter à la caresse. Oui, il y a des rondeurs, des formes plantureuse ! Elles sont soulignées par la diversité des essences choisies par ce sculpteur virtuose, avec le frêne, le platane, le saule pleureur. Wang Keping semble capable de travailler tout type de bois avec d’infinies variations comme un talentueux compositeur.

Wang Keping posant la main sur l’une de ses œuvres les plus érotiques dans la pénombre de cette salle. Elle réunit 5 sculptures largement dominées par la figure (!) féminine avec un seul titre, Couple ! L’artiste n’a-t-il pas cessé de dire : “elles sont faites pour être touchées”. Il est vrai que cette érotisation des corps est soulignée par l’aspect extraordinairement poli de leurs surfaces. Photo © François Collombet
Œuvre intitulée Duos “Couple” en acacia Photo © François Collombet
Ces deux œuvres réunies avec un titre explicite Duos “Fesses à Fesses”, en acacia 2018. Photo © François Collombet

Les œuvres de Wang Keping dans l’éclat des grands espaces de Chambord

Pour des œuvres aussi monumentales, il fallait une scène à la hauteur. Pas de doute, le théâtre du maréchal de Saxe était fait pour Wang Keping. Cette salle voûtée nord aménagée au XVIIe siècle en chapelle temporaire pour Louis XIV et sa cour (en attendant l’achèvement de la grande chapelle du château) fut en 1750 transformée en un somptueux théâtre où l’on joua Marivaux. Wang Keping y a disposé trois de ses chefs d’œuvres en acajou de 2020 et 2021 : Duos dans une variation triple appelée Câlins, Couple et Couple Top.

Dans l’ancien théâtre du maréchal de Saxe, Wang Keping présente deux couples en acajou : Couple 2020, Couple Top 2021 et Le Câlin 2020 en acajou. Photo © François Collombet
Dans ce qui fut le théâtre du maréchal de Saxe, la scène est inversée pour mieux mettre à la lumière les œuvres de Wang Keping. Photo © François Collombet

Dans cette salle voûtée du second étage, l’incroyable Femme Cyclope

Dans la salle voûtée en croix grecque du second étage du donjon de Chambord, Femme Cyclope (Duos) de 2019 en cyprès de Wang Keping. Photo © François Collombet
La salle ouest du second étage est surmontée de splendides voûtes à caissons carrés sculptés de salamandres (certaines crachent de l’eau, d’autres avalent le feu), emblème de François 1er, et de son monogramme. Photo © François Collombet

En 1979 avec “Silence” Wang Keping défiait la censure du parti communiste chinois

Né en 1949 près de Pékin, Wang Keping s’oriente très tôt vers la sculpture dès la fin des années 1970. Il est d’une famille de lettrés. Son père est écrivain et sa mère, actrice. Il traverse la révolution culturelle (1966-1976) en étant ouvrier dans les champs et à l’usine, soldat de l’armée populaire. Puis, il devint acteur et scénariste. Mais son goût de l’indépendance et son rapport affectif au bois le mène vers la sculpture. Avec Huang Rui et Ma Descheng, ils fondent le Groupe des Étoiles, initiateur de la création artistique contemporaine à Pékin dans les années 80. Ce groupe symbolise la première génération d’artistes contemporains chinois née sous la République populaire de Chine.

Le manifeste du 27 septembre 1979

L’acte de naissance de ce groupe avant-gardiste date du 27 septembre 1979, en accrochant environ 150 œuvres (peintures et sculptures) sur les grilles du musée national des Beaux-Arts de Pékin. Dans le sillage du printemps de Pékin (après la mort de Mao en 1976), cette manifestation impromptue est donc considérée comme la toute première exposition d’art contemporain de la Chine communiste. Bien qu’interdite deux jours plus tard, il reste une œuvre qui marqua profondément les esprits, celle de Wang Keping qu’il avait intitulée Silence. La charge politique de Silence dénonçait la censure en présentant un visage tuméfié, l’œil poché (ou crevé) et la bouche obstruée d’un bâillon. Cette sculpture fit l’effet d’une bombe pour la société chinoise au point que le New York Times en illustra sa “Une”.

En 1979 avec “Silence” Wang Keping défiait la censure du parti communiste chinois. Photo © François Collombet
Idole, le Bouddha Mao de Wang Keping. Photo © François Collombet

Après Mao, la France, la liberté et une consécration internationale jusqu’en Chine

En fait, l’exposition fut finalement autorisée par les autorités chinoises. Elle attira plus de 100 000 personnes. C’est lors de cette expo que Wang Keping sortit une autre statue, beaucoup plus provoquante : Idole. C’est le portrait satirique du président Mao, visage bouffi sous les traits d’un bouddha replet. Sentence, l’exil ! Wang Keping marié à Catherine Dezaly, professeure de française à Pékin, dût patienter plus de trois ans avant de pouvoir rejoindre Paris en 1984. Il emportait avec lui ses deux statues iconiques cachées dans une valise diplomatique. Deux ans plus tard, il amorçait une collaboration avec la galerie Zürcher qui dura 30 ans. Plusieurs sculptures monumentales sont installées lors des années 90 en France, aux Etats-Unis, en Allemagne. Ce fut la présentation des Spectateurs, pour les “Champs Elysées de la sculpture” en 2000 qui lança véritablement la carrière de Wang Keping. Des expositions collectives importantes se succédèrent alors, jusqu’à la monographie du musée de Shenzhen, en 2009 présentant près de trois décennies de travail. Ensuite, plusieurs musées français vont proposer des expositions personnelles à l’artiste : Zadkine (2010), Cernuschi (2011), Chaumont-sur-Loire (2016 et 2020), Rodin et Guimet (2022). Une première rétrospective est organisée à Pékin (UCCA Center for Contemporary Art) en 2013 et, une de ses œuvres est achetée en 2016 par le Musée national d’Art Moderne.

Depuis 2017, Wang Keping est représenté par la Galerie Nathalie Obadia Paris/Bruxelles. L’artiste travaille aujourd’hui dans son nouvel atelier de Vendée, au sud des Sables-d’Olonne (région dont est originaire, sa femme).

Aline Wang Keping et son père à côté de “Silence” l’œuvre iconique du plus grand sculpteur chinois vivant. Il s’exprime souvent par la voix de sa fille pour mieux faire comprendre son œuvre. Photo © François Collombet
Chambord et sa grande perspective longue de 4,5 kms. Elle traverse le château dans un axe au centre duquel se trouve le célèbre escalier à double révolution. Il fut une source d’inspiration pour Wang Keping dans le choix des œuvres à exposer. De la forêt de Chambord jusqu’au pied de la façade nord du château, Wang Keping est à pied d’œuvre pour de nouvelles créations issues des chênes du domaine. Photo © François Collombet