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Le comte d’Artois ou l’étonnante histoire d’un prince frivole devenu dernier roi de France

Château de Maisons à Maisons-Laffitte (78) est bâti pour René de Longueil (1596-1677) président au parlement de Paris, capitaine et gouverneur de Saint-Germain-en-Laye et de Versailles. Il est l’œuvre de François Mansart (1598-1666), architecte majeur du classicisme à la française sous Louis XIII et Louis XIV. Ce corps de logis est remarquable par l’effet de profondeur suscité par le jeu des volumes articulant le pavillon central et les ailes. Photo © François Collombet

Ce prestigieux château juste à quelques stations du RER de Paris* si peu connu a pourtant tout d’un chef-d’œuvre, un chef-d’œuvre de l’architecture civile du XVIIe siècle. Il fut bâti par l’un des plus grands architectes de son temps, François Mansart. Il fut occupé par le comte d’Artois, jeune frère de Louis XVI et futur roi (Charles X). Faudrait-il ajouter à la liste de ses propriétaires, un maréchal d’Empire et un richissime banquier surnommé le “roi des banquiers” et le “banquier des rois”. En 1900, à la succession de Wilhelm Tilman Grommé, dernier propriétaire privé (un peintre russe), le château est menacé de destruction par un promoteur immobilier. Une importante mobilisation locale, va donner naissance à la société des Amis du château de Maisons. Elle conduit l’État à sauver Maison en l’acquérant en 1905. En 1914, il est classé au titre des Monuments historiques.

*A 7 km au nord-est de Saint-Germain-en-Laye et à 18 km au nord-ouest de Paris.

Portrait du comte d’Artois en colonel général des Suisses (1775)

Une exposition récente s’est concentrée sur la jeunesse du comte d’Artois, futur Charles X qui acheta château de Maisons en 1777. Il avait 20 ans. Sa personnalité, sa vie, son mécénat et son goût ont été abordés au travers d’une sélection de chefs-d’œuvre (arts graphiques, tableaux, objets d’art, sculptures, mobilier, curiosités, livres). Cette huile sur toile qui ouvrait l’exposition est de Jean-Martial Frédou. Photo © François Collombet

Un prince frivole et mécène

Alors que se terminait en mars 2026 l’exposition Le comte d’Artois, prince et mécène. La jeunesse du dernier roi de France montée par le château de Versailles, en partenariat avec le Centre des monuments nationaux, entrons dans ce château de Maisons (78). Ne bruisse-t-il pas encore de la centaine d’œuvres qui y furent exposées. Elles laissaient entrapercevoir l’intimité d’un jeune prince jusqu’à son départ en exil ; un prince qui fut réputé pour son esprit frivole et son goût du luxe, un personnage à la fois attirant et controversé, excentrique et conservateur.

Passant la grille d’honneur, bienvenue au château de Maisons à Maisons-Laffitte, chez René de Longueil (1597-1677), son bâtisseur ; mais aussi chez le comte d’Artois, frère de Louis XVI et futur Charles X ; chez le maréchal Lannes (1769-1809) ; chez le banquier Jacques Laffitte (1767-1844) ; chez Wilhelm Tilman Grommé dernier propriétaire privé du château (1836-1900), peintre russe, amateur d’art et de patrimoine. Aujourd’hui, il est l’un des 100 monuments ouverts au public du CMN (Centre des Monuments Nationaux). Photo © François Collombet
Le vestibule d’honneur donne à François Mansart dans la conception de ce château la possibilité d’exprimer toute la modernité de son art. Ainsi, cette impression d’espace et de transparence, éléments novateurs pour l’époque. En déportant son escalier dans l’aile ouest, l’architecte put ainsi ouvrir le vestibule sur la cour et le jardin, comme un patio italien. Photo © François Collombet
Du vestibule, porte donnant sur le parc. Au loin, la Seine et le quartier de la Défense. Photo © François Collombet

Qu’achète le comte d’Artois en 1777 ?

Plus qu’un château, Maisons est un lieu à la mode, de Louis XIV à Voltaire !

En 1633, René de Longueil (1597-1677), haut magistrat au parlement de Paris, décide de faire construire un château digne de son rang sur le vaste domaine familial situé à Maisons-sur-Seine (aujourd’hui Maisons-Laffitte). Ce château, résidence de villégiature, s’inscrit dans une stratégie d’élévation familiale et doit être suffisamment fastueux pour accueillir le roi, proche voisin (Versailles) de l’autre côté de la forêt de Saint-Germain-en-Laye.

Un château admiré par Voltaire et par Charles Perrault

Quand le comte d’Artois achète en 1777, le château de Maisons aux membres de la famille des descendants des marquis de Longueil, il devient aussi propriétaire du mobilier, des tableaux et des tapisseries. Ce château a été admiré par Voltaire* notamment dans le Siècle de Louis XIV (1751). Il est devenu l’idéal de l’architecture classique à la française. Lorsqu’il le visite pour la première fois en 1651, le jeune roi (Louis XIV) n’a que 13 ans ! Il reviendra deux fois, en 1662 puis en 1671. Il est célébré par par Charles Perrault qui écrit : «Le château de Maisons, dont Mansart a fait tous les bâtiments et les jardinages, est d’une beauté si singulière qu’il n’est point d’étranger qui ne l’aille voir comme l’une des plus belles choses que nous ayons en France». D’ailleurs le château et son parc deviennent le théâtre de grandes fêtes, en présence de la famille royale.

*Jean-René (1699-1731), quatrième marquis de Maisons, féru de sciences et de lettres, devait y accueillir le jeune Voltaire dont il est l’un des protecteurs.

Vue du château de Maisons appartenant à M. le Comte d’Artois, prise du Bac (Aquarelle et encre sur papier datant de 1777). Photo © François Collombet

Les raisons d’un tel achat

D’abord, le lieu est idéal. La perspective axiale, depuis la forêt de Saint-Germain, au nord, jusqu’au territoire de Sartrouville, au sud au-delà de la Seine, traverse le château surélevé, encadré de douves sèches. De vastes écuries* et une orangerie agrémentent le parc. Bassins, jets d’eau, sculptures, jardins ornementaux et utilitaires, ainsi qu’une forêt de chasse, complètent la composition, dont les parterres de tulipes, les orangers et les citronniers témoignent de la richesse considérable de son ancien propriétaire. Par cet achat, le comte d’Artois recherche également les agréments de la campagne, notamment pour l’éducation de ses très jeunes enfants. Il est déjà propriétaire du château-neuf de Saint-Germain en-Laye ainsi que de nombreuses terres entre celui-ci et Maisons. Il peut ainsi réunir ses deux domaines en un ensemble lui donnant la possibilité de s’adonner à deux de ses passions : la chasse et les chevaux de course.

*Les grandes écuries de Mansart datant de 1650, monumentales et fastueuses furent détruites en 1840 sur ordre du banquier Jacques Laffitte, propriétaire à l’époque de château de Maisons. Menacé de faillite en 1833, Laffitte transforma durablement le domaine en échafaudant un projet immobilier d’envergure consistant à vendre et à lotir les deux tiers du parc (Aujourd’hui, Maisons-Laffitte).

Les enfants du comte d’Artois : Charles, Sophie et Louis (Rosalie Filleul 1752-1794). Photo © François Collombet
Ce vestibule d’honneur est doté d’un décor à la fois sobre et somptueux avec ces colonnes soutenant une voûte ornée de bas-reliefs et quatre aigles grandeur nature qui semblent vouloir fondre sur le visiteur. Photo © François Collombet

Portrait sans fioriture d’un prince devenu roi sur le tard

Charles-Philippe de France, comte d’Artois. Huile sur toile, vers 1780 de Antoine-François Callet. Photo © François Collombet

Charles-Philippe de France est titré comte d’Artois dès sa naissance en 1757 à Versailles. Il est le quatrième petit-fils du roi Louis XV (1710-1774). C’est un prince qui a longtemps cherché son rôle au sein de la famille royale allant jusqu’à envisager (sans grand succès !) une carrière militaire*. Voici donc une figure historique quelque peu méconnue. Le découvrir grand bâtisseur et amateur de l’architecture est presque une surprise contrebalançant son obsession d’être à la mode.

* Une carrière militaire, qui, bien que purement honorifique et dénuée de toute importance stratégique, le conduisit brièvement sur un théâtre d’opérations en Espagne en 1779.

La chute, l’exil et le règne d’un talentueux frivole

Au cour des dernières années de l’ancien Régime, le comte d’Artois est moins célèbre pour son action politique que pour son train de vie fastueux. L’image de ce prince est encombrante. Elle gène l’action du roi Louis XVI et les gouvernements successifs alors enclin à réformer et à préserver l’économie du royaume. Au lendemain de la prise de la Bastille, et conscient de l’impopularité de son frère, le roi lui demande de quitter la France. 25 années d’errance vont suivre, de 1789 à 1814 (Turin, Bruxelles, St Pétersbourg et Londres). Lorsque la monarchie est rétablie en 1814, c’est son frère, plus âgé, Louis XVIII qui monte sur le trône. A sa mort en 1824, et à l’âge de 67 ans, le comte d’Artois devient roi sous le nom de Charles X. Un règne qui durera 6 ans. Il est renversé par la Révolution des Trois Glorieuses en 1830. Retour à l’exil. Il meurt à l’automne1836 à Gorizia en Italie. Mais laissons lui encore son grand talent, celui d’avoir été un prince passionné d’architecture.

Le grand escalier qui s’élève avec quatre volées de marches suspendues, séparées par des repos, enroulées autour d’un vide central. Il occupe toute la hauteur du château couverte d’une triple coupole, invisible depuis la cour d’honneur. Photo © François Collombet
Pièce maîtresse du château, ce très bel escalier conduit à l’étage noble. Tout en haut, des angelots nus aux jambes pendantes dépassent de la corniche. Ils montrent que ce château est aussi un lieu de réception et de fête. Ainsi, la Musique est présente avec le groupe de ces putti chanteurs aux partitions et instruments de musique posés autour d’eux. Le décor de cet escalier est l’œuvre de Philippe de Buyster (1595-1688) sur les modèles de Jacques Sarrazin (1592-1660). Photo © François Collombet
Côté jardin, fenêtre donnant sur la Seine. Se profile à l’horizon le quartier de la Défense. Le contraste est pour le moins saisissant ! Photo © François Collombet

Le prince et l’architecte

Si son frère, Louis XVI est un passionné d’horlogerie et de serrures, lui, son domaine c’est l’architecture : “Un goût décidé pour la truelle” devait-il écrire dans les mémoires secrètes rédigées en 1777, témoignant de sa passion pour cet art. Cette même année où il achète Maisons*, il reçoit le château de Saint-Germain-en-Laye et trouve le temps de faire élever le pavillon de Bagatelle.

*En fait, sa résidence officielle et principale est le château de Versailles. Son épouse et lui disposent de deux vastes appartements richement décorés et meublés, plus des espaces plus intimes où les goûts du prince peuvent s’exprimer librement. Ces appartements seront détruits lors de la transformation du château en musée sous Louis-Philippe (1773-1850), propre frère du prince d’Artois.

Bagatelle, ce pari lancé par la reine Marie-Antoinette !

Bagatelle est la concrétisation de cet étonnant pari que lance Marie-Antoinette à son beau-frère. Est-il capable d’élever un pavillon totalement neuf en trois ans ? Défi relevé grâce à son architecte, François-Joseph Bélanger qui vient d’ailleurs d’acquérir la charge d’architecte du comte d’Artois. Il sera la cheville ouvrière de tous les projets immobiliers du prince. Bélanger a su s’entourer d’une remarquable équipe d’ornemanistes, de décorateurs et d’artisans. A ses côtés, le sculpteur Nicolas Lhuillier (1736-1793) et le dessinateur Jean-Démosthène Dugourc (1749-1825). Voir aussi les travaux d’ébénisterie réalisés pour les diverses résidences du prince et des commandes de porcelaine de Sèvres effectuées par la comtesse d’Artois (Marie-Thérèse de Savoie mariée au comte d’Artois en 1773) dans le sillage de celles de Marie-Antoinette. Elles prendront place dans la salle à manger et le salon des Jeux.

l’appartement dit “du roi” et son immense salle de réception

À l’étage, l’appartement dit “du roi” s’ouvre sur une grande pièce de réception aux décors peints. Un petit air de la galerie des glaces du château de Versailles !

Cette immense salle de réception voit son volume amplifié par la hauteur de son plafond avec une voûte à 3 coupoles blanches à plus de 7 m de hauteur. Voyez la tribune des musiciens qui rappelle l’usage des lieux. Il servit tour à tour de salle de musique, salle de danse et de réception. Photo © François Collombet

Ce cabinet aux miroirs serait-il le clou de la visite ?

C’est le point d’orgue de la visite. Ce très curieux cabinet aux miroirs se trouve dans l’appartement du roi. Il s’agit d’un petit espace destiné à des soirées intimes poétiques ou musicales : une étonnante pièce circulaire aux murs ceinturés de plus de 160 miroirs, originellement venus de Venise car seuls les italiens en détenaient le secret de fabrication.

Cabinet aux miroirs au lambris incrusté des chiffres du marquis et de son épouse : le R de René de Longueil et le M de Madeleine Boulenc de Crevecoeur. Une coupole peinte surmonte le cabinet. Le cabinet possède l’un des rares exemples de parquet marqueté encore visible dans un château français avec des motifs floraux ou géométriques. Ce parquet remarquable est composé d’une centaine d’essences de bois auxquelles viennent se mêler étain, nacre, os ou encore malachite. Photo © François Collombet
Un grand merci à Clotilde Roy qui assura une passionnante visite. Elle est responsable de l’enrichissement des collections du Centre des monuments nationaux, et fut l’une des commissaires de la récente exposition : le comte d’Artois prince et mécène. La jeunesse du dernier roi de France. Photo © François Collombet