Le comte d’Artois ou l’étonnante histoire d’un prince frivole devenu dernier roi de France
Château de Maisons ou château de Maisons-Laffitte ? Impossible aujourd’hui de se faire une idée précise du chef-d’œuvre de François Mansart qu’était le château de Maisons. Reste il le corps du logis principal, sauvé de justesse de la démolition par un achat de l’État ? Construit au XVIIe siècle pour le président de Longueil, en pierre blanche de Chantilly, le château offre un avant-corps central où se superposant les trois ordres d’architecture dorique, ionique et corinthien, que l’on retrouve partout dans la construction. Le toit à pente rapide est encore de style Louis XIII. La grilles en fer forgé (1646-1650) à deux vantaux du grand vestibule orne aujourd’hui l’entrée de la Galerie d’Apollon, au musée du Louvre.

Ce prestigieux château juste à quelques stations du RER de Paris* si peu connu a pourtant tout d’un chef-d’œuvre, un chef-d’œuvre de l’architecture civile du XVIIe siècle. Il fut bâti par l’un des plus grands architectes de son temps, François Mansart. Il fut occupé par le comte d’Artois, jeune frère de Louis XVI et futur roi (Charles X). Faudrait-il ajouter à la liste de ses propriétaires, un maréchal d’Empire et un richissime banquier surnommé le “roi des banquiers” et le “banquier des rois”. En 1900, à la succession de Wilhelm Tilman Grommé, dernier propriétaire privé (un peintre russe), le château est menacé de destruction par un promoteur immobilier. Une importante mobilisation locale, va donner naissance à la société des Amis du château de Maisons. Elle conduit l’État à sauver Maison en l’acquérant en 1905. En 1914, il est classé au titre des Monuments historiques.
*A 7 km au nord-est de Saint-Germain-en-Laye et à 18 km au nord-ouest de Paris.
Portrait du comte d’Artois en colonel général des Suisses (1775)

Un prince frivole et mécène
Alors que se terminait en mars 2026 l’exposition Le comte d’Artois, prince et mécène. La jeunesse du dernier roi de France montée par le château de Versailles, en partenariat avec le Centre des monuments nationaux, entrons dans ce château de Maisons (78). Ne bruisse-t-il pas encore de la centaine d’œuvres qui y furent exposées. Elles laissaient entrapercevoir l’intimité d’un jeune prince jusqu’à son départ en exil ; un prince qui fut réputé pour son esprit frivole et son goût du luxe, un personnage à la fois attirant et controversé, excentrique et conservateur.



Qu’achète le comte d’Artois en 1777 ?
Plus qu’un château, Maisons est un lieu à la mode, de Louis XIV à Voltaire !
En 1633, René de Longueil (1597-1677), haut magistrat au parlement de Paris, décide de faire construire un château digne de son rang sur le vaste domaine familial situé à Maisons-sur-Seine (aujourd’hui Maisons-Laffitte). Ce château, résidence de villégiature, s’inscrit dans une stratégie d’élévation familiale et doit être suffisamment fastueux pour accueillir le roi, proche voisin (Versailles) de l’autre côté de la forêt de Saint-Germain-en-Laye.
Un château admiré par Voltaire et par Charles Perrault
Quand le comte d’Artois achète en 1777, le château de Maisons aux membres de la famille des descendants des marquis de Longueil, il devient aussi propriétaire du mobilier, des tableaux et des tapisseries. Ce château a été admiré par Voltaire* notamment dans le Siècle de Louis XIV (1751). Il est devenu l’idéal de l’architecture classique à la française. Lorsqu’il le visite pour la première fois en 1651, le jeune roi (Louis XIV) n’a que 13 ans ! Il reviendra deux fois, en 1662 puis en 1671. Il est célébré par par Charles Perrault qui écrit : «Le château de Maisons, dont Mansart a fait tous les bâtiments et les jardinages, est d’une beauté si singulière qu’il n’est point d’étranger qui ne l’aille voir comme l’une des plus belles choses que nous ayons en France». D’ailleurs le château et son parc deviennent le théâtre de grandes fêtes, en présence de la famille royale.
*Jean-René (1699-1731), quatrième marquis de Maisons, féru de sciences et de lettres, devait y accueillir le jeune Voltaire dont il est l’un des protecteurs.

Les raisons d’un tel achat
D’abord, le lieu est idéal. La perspective axiale, depuis la forêt de Saint-Germain, au nord, jusqu’au territoire de Sartrouville, au sud au-delà de la Seine, traverse le château surélevé, encadré de douves sèches. De vastes écuries* et une orangerie agrémentent le parc. Bassins, jets d’eau, sculptures, jardins ornementaux et utilitaires, ainsi qu’une forêt de chasse, complètent la composition, dont les parterres de tulipes, les orangers et les citronniers témoignent de la richesse considérable de son ancien propriétaire. Par cet achat, le comte d’Artois recherche également les agréments de la campagne, notamment pour l’éducation de ses très jeunes enfants. Il est déjà propriétaire du château-neuf de Saint-Germain en-Laye ainsi que de nombreuses terres entre celui-ci et Maisons. Il peut ainsi réunir ses deux domaines en un ensemble lui donnant la possibilité de s’adonner à deux de ses passions : la chasse et les chevaux de course.
*Les grandes écuries de Mansart datant de 1650, monumentales et fastueuses furent détruites en 1840 sur ordre du banquier Jacques Laffitte, propriétaire à l’époque de château de Maisons. Menacé de faillite en 1833, Laffitte transforma durablement le domaine en échafaudant un projet immobilier d’envergure consistant à vendre et à lotir les deux tiers du parc (Aujourd’hui, Maisons-Laffitte).

Que retenir de ce prince devenu roi à 67 ans ?
Ne voyons que la flamboyance d’un jeune prince qui à 20 ans achète le château des Maisons. Evoquons sa jeunesse, les divertissements d’un enfant gâté de la famille royale qui s’adonna à la chasse, mais aussi à la science se constituant une importante bibliothèque. Il avait confié les travaux d’embellissement de son château à François-Joseph Bélanger. Ils ne seront jamais achevés*. En juillet 1789, le prince quitta la France et, en 1791. Des scellés furent apposés sur le château qui passa cette période de trouble sans autre dégât notable que celui de la vente de l’ensemble du mobilier !
*Les travaux furent arrêtés en 1784 par manque d’argent. Le château, peu entretenu et laissé en chantier était en phase d’abandon et de délabrement au moment de la Révolution.

Portrait sans fioriture d’un prince devenu roi sur le tard

Charles-Philippe de France est titré comte d’Artois dès sa naissance en 1757 à Versailles. Il est le quatrième petit-fils du roi Louis XV (1710-1774). C’est un prince qui a longtemps cherché son rôle au sein de la famille royale allant jusqu’à envisager (sans grand succès !) une carrière militaire*. Voici donc une figure historique quelque peu méconnue. Le découvrir grand bâtisseur et amateur de l’architecture est presque une surprise contrebalançant son obsession d’être à la mode.
* Une carrière militaire, qui, bien que purement honorifique et dénuée de toute importance stratégique, le conduisit brièvement sur un théâtre d’opérations en Espagne en 1779.
La chute, l’exil et le règne d’un talentueux frivole
Au cour des dernières années de l’ancien Régime, le comte d’Artois est moins célèbre pour son action politique que pour son train de vie fastueux. L’image de ce prince est encombrante. Elle gène l’action du roi Louis XVI et les gouvernements successifs alors enclin à réformer et à préserver l’économie du royaume. Au lendemain de la prise de la Bastille, et conscient de l’impopularité de son frère, le roi lui demande de quitter la France. 25 années d’errance vont suivre, de 1789 à 1814 (Turin, Bruxelles, St Pétersbourg et Londres). Lorsque la monarchie est rétablie en 1814, c’est son frère, plus âgé, Louis XVIII qui monte sur le trône. A sa mort en 1824, et à l’âge de 67 ans, le comte d’Artois devient roi sous le nom de Charles X. Un règne qui durera 6 ans. Il est renversé par la Révolution des Trois Glorieuses en 1830. Retour à l’exil. Il meurt à l’automne1836 à Gorizia en Italie. Mais laissons lui encore son grand talent, celui d’avoir été un prince passionné d’architecture.



Le prince et l’architecte
Si son frère, Louis XVI est un passionné d’horlogerie et de serrures, lui, son domaine c’est l’architecture : “Un goût décidé pour la truelle” devait-il écrire dans les mémoires secrètes rédigées en 1777, témoignant de sa passion pour cet art. Cette même année où il achète Maisons*, il reçoit le château de Saint-Germain-en-Laye et trouve le temps de faire élever le pavillon de Bagatelle.
*En fait, sa résidence officielle et principale est le château de Versailles. Son épouse et lui disposent de deux vastes appartements richement décorés et meublés, plus des espaces plus intimes où les goûts du prince peuvent s’exprimer librement. Ces appartements seront détruits lors de la transformation du château en musée sous Louis-Philippe (1773-1850), propre frère du prince d’Artois.
Bagatelle, ce pari lancé par la reine Marie-Antoinette !
Bagatelle est la concrétisation de cet étonnant pari que lance Marie-Antoinette à son beau-frère. Est-il capable d’élever un pavillon totalement neuf en trois ans ? Défi relevé grâce à son architecte, François-Joseph Bélanger qui vient d’ailleurs d’acquérir la charge d’architecte du comte d’Artois. Il sera la cheville ouvrière de tous les projets immobiliers du prince. Bélanger a su s’entourer d’une remarquable équipe d’ornemanistes, de décorateurs et d’artisans. A ses côtés, le sculpteur Nicolas Lhuillier (1736-1793) et le dessinateur Jean-Démosthène Dugourc (1749-1825). Voir aussi les travaux d’ébénisterie réalisés pour les diverses résidences du prince et des commandes de porcelaine de Sèvres effectuées par la comtesse d’Artois (Marie-Thérèse de Savoie mariée au comte d’Artois en 1773) dans le sillage de celles de Marie-Antoinette. Elles prendront place dans la salle à manger et le salon des Jeux.
l’appartement dit “du roi” et son immense salle de réception
À l’étage, l’appartement dit “du roi” s’ouvre sur une grande pièce de réception aux décors peints. Un petit air de la galerie des glaces du château de Versailles !

Ce cabinet aux miroirs serait-il le clou de la visite ?
C’est le point d’orgue de la visite. Ce très curieux cabinet aux miroirs se trouve dans l’appartement du roi. Il s’agit d’un petit espace destiné à des soirées intimes poétiques ou musicales : une étonnante pièce circulaire aux murs ceinturés de plus de 160 miroirs, originellement venus de Venise car seuls les italiens en détenaient le secret de fabrication.

