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Quand Giacometti entrelace objets surréalistes et objets d’art décoratif

Une table pour un couloir. En 1933, c’est dans une sculpture-meuble que Giacometti intitule Table que réapparaît une main tronquée, une tête-pion désincarnée, en partie dissimulée par un voile, un polyèdre, un mortier et un pilon, le tout disposé sur une console instable aux pieds disparates. Giacometti semble-t-il ici céder à la procédure de hasard objectif des surréalistes ? Photo © François Collombet

Cette exposition Des objets comme des sculptures Giacometti surréaliste * pose un certain regard sur la période surréaliste d’Alberto Giacometti (1929-1935). Il déclarait à André Parinaud en 1962 qu’il sétait rendu compte qu’il travaillait “un vase exactement comme les sculptures et qu’il n’y avait aucune différence entre (ce qu’il appelait) une sculpture et ce qui était un objet, un vase !”. 

*A l’Institut Giacometti jusqu’au 1er novembre 2026

Alberto Giacometti Vase Balustre (1933-1934). Plâtre documentaire. Ici, une reconstitution documentaire de Fleurs (1931-1932) d’Alberto Giacometti réalisée en trois dimensions d’après photographies et esquisses (2026). Photo © François Collombet
Mannequin habillée par Lucien Lelong posant devant un vase Balustre (1933-1934) en plâtre contenant des Fleurs (1931-1932) en plâtre 1934. Photographe Jean Luza-Mora pour Harper’s Bazaar (juin 1934). Photo © François Collombet

Au début des années 1930, Alberto Giacometti participe activement au mouvement surréaliste parisien. Il réalise une série de sculptures énigmatiques : certaines aux accents agressifs, ou érotiques, d’autres aux formes biomorphiques tendant vers l’abstraction. Il va aussi explorer un autre territoire de création. Si aux côtés des surréalistes, il façonne des sculptures énigmatiques appelées « objets surréalistes », en parallèle, il crée des objets d’art décoratif pour Jean-Michel Frank, le grand décorateur parisien*. Pour lui, il conçoit une variété d’objets (appliques murales, bas-reliefs, chenets, lampes, vases et autres pièces) qu’il produit avec l’aide de son frère Diego. Bien qu’inscrites dans le domaine de la décoration d’intérieur, ces créations portent la marque de l’imaginaire surréaliste de Giacometti, perceptible tant dans leurs formes que dans leurs thématiques. Cette exposition met en regard ces deux pratiques trop souvent dissociées, mais qui, pourtant s’entrelacent et s’enrichissent mutuellement dans leurs formes, leurs thématiques et jusque dans les principes mêmes de leur conception.

*C’est en 1930 que date le début de sa collaboration avec Jean-Michel Frank. Elle coincide avec l’entrée de Giacometti dans le groupe surréaliste d’André Breton engagé alors dans une réflexion sur le statut de l’œuvre et le rapport à l’objet. Mais Giacometti se fera pourtant expulser du mouvement surréaliste en 1935 pour avoir exécuté des portraits.

Alberto Giacometti Esquisses pour Fleurs (1931-1932) Crayon graphique sur carnet. Photo © François Collombet

Une collaboration avec Jean-Michel Frank

Alberto Giacometti collabore déjà depuis près d’un an avec Jean-Michel Frank lorsqu’il réalise, avec I’aide de son frère cadet Diego, ce nouveau projet. Un projet qui diffère écrit Thierry Pautot* singulièrement des petits objets utilitaires (appliques, bougeoirs …) qu’il a jusqu’à présent créés pour lui, par sa fonction purement décorative.

Ces fleurs sont en plâtre donc fragiles

Frank, venu découvrir les fleurs à I’atelier, les « trouve très belles et dit qu’elles se vendront sûrement bien, seulement il faut voir dans quel matériau on peut les faire, car elles sont très fragiles en plâtre », écrit Diego à ses parents en novembre 1931. Le projet débuté cet automne-là, occupera Giacometti plusieurs mois. Peut-être inspiré par I’article de Georges Bataille sur « Le langage des fleurs ? » et plus encore par La Plante, ouvrage photographique de Karl Blossfeldt dont Giacometti possède l’édition française de 1929. L’artiste va multiplier alors croquis et notes dans ses carnets sur la réalisation en cours.

*Thierry Pautot a participé à la rédaction du catalogue de l’exposition Des Objets comme Sculptures Giacometti surréaliste. Il est responsable des archives et de la recherche comme Attaché de conservation.

En 1931-1932, Giacometti conçoit pour Frank un ensemble de fleurs sculptées en plâtre, qu’il décrit comme « fantastiques, malsaines de vibrations, de sang et de chair et de vie et de délire ». Pour évoquer cet ensemble aujourd’hui disparu, une reconstitution documentaire, réalisée à partir de photographies et de dessins préparatoires, est présentée pour la première fois dans cette exposition. Photo © François Collombet

La Table (1933) réunit divers éléments sculptés sur une console. Sur celle-ci, une main tronquée rappelle une paire d’appliques murales conçues par l’artiste deux ans plus tôt et présentées ici à ses côtés. Les pieds de la Table, aux formes irrégulières, se rapprochent quant à eux de certains lampadaires réalisés par l’artiste au même moment, notamment du lampadaire Grande feuille, version fine, exposé ici. Pensée pour être posée directement sur le sol, la Table devient mi-sculpture, mi-meuble, à la frontière du surréalisme et des arts décoratifs.

Cette Table pour un couloir telle que la décrit Giacometti est une sculpture-meuble avec sa main tronquée et sa tête-pion désincarnée. On voit également deux répliques d’après Applique Main (1931) de Giacometti en plâtre (1930). Le lampadaire Grande feuille, version fine, exposé ici, a été réalisé au même moment que la Table. Photo © François Collombet

Cette scène surréaliste, clou de l’exposition

Conçue pour l’exposition surréaliste à la galerie Pierre Colle en juin 1933, l’œuvre est ambiguë, véritable fusion des champs surréaliste et décoratif. Elle connut un immense succès dès sa révélation et fut immédiatement acquise par les Noailles, déjà collectionneurs de sculptures et d’une paire d’appliques Main de I’artiste. Ils installèrent la Table dans leur villa à Hyères, une destinée que Giacometti évoquera en qualifiant la sculpture de « table pour un couloir ». Giacometti semble ici céder à la procédure de hasard objectif des surréalistes, évoquant la célèbre formule de Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. »

Alberto Giacometti Vide-poche (1930-1931). Plâtre peint. Photo © François Collombet

Dans la grande salle, un objet très ambigu : le Vide-poche (1930-1931). Un « contenant » à l’usage entravé par sa forme. Le décorateur Jean-Michel Frank va le placer sur un manteau de cheminé tel un objet fétiche, entouré de deux bougeoirs Cône (1930), une mise en scène recréée ici pour l’exposition. Présenté également par Giacometti en 1934 lors d’une exposition de ses œuvres surréalistes à la galerie Julien Levy à New York, le Vide-poche a depuis basculé dans le corpus avant-gardiste de l’artiste.

En 1934, André Breton considère une nouvelle voie de création, une reconceptualisation de l’objet surréaliste. Dans son célèbre texte, « Équation de I’objet trouvé », il s’appuie sur le récit d’une trouvaille que font Breton et Giacometti, celle d’un étrange masque en métal (le concept d’objet trouvé). Ils le trouvent au marché aux puces de Saint-Ouen. C’est d’après André Breton ce qui a permis à Giacometti, à la manière d’un rêve, de se libérer de ce qui le paralysait en réalisant la tête d’une nouvelle sculpture : l’Objet invisible [1934-1935). Elle est également intitulée Mains tenant le vide.

Objet invisible

L’Objet invisible représente une femme semi-assise sur une sorte de trône, tenant entre ses mains un objet invisible. Son visage est travaillé comme un polyèdre aux yeux hypnotiques. Giacometti lui donne aussi le titre de « Mains tenant le vide ».

Alberto Giacometti Objet invisible (1934-1935). Sur son côté, Lampe Tête (1933-1934). Plâtre teinté. Photo © François Collombet

Une des dernières oeuvres surréalistes de Giacometti

Cette sculpture est aussi une des dernières œuvres surréalistes de Giacometti. Elle fut un tournant dans sa vie : « L’Objet invisible, a tout bouleversé à nouveau dans ma vie. J’étais satisfait des mains et de la tête de cette sculpture, parce qu’elles correspondaient exactement à mon idée. Mais les jambes, le torse et les seins, je n’en étais pas content du tout. Ils me paraissaient trop académiques, conventionnels. Et cela m’a donné envie de travailler à nouveau d’après nature ».

Alberto Giacometti Applique, modèle « masque aux serpents » 1934. Plâtre. Photo © François Collombet

La sculpture Caresse (1932) exprime une extrême sensualité avec cette forme renflée comme un sein ou un ventre de femme enceinte. Le contraste avec la brutalité qui émane des trois fentes orthogonales qui entaillent l’un de ses côtés est saisissant. A l’instar de la plupart des œuvres surréalistes, Giacometti met ici au jour une certaine ambivalence entre désir et répulsion.

Alberto Giacometti. Caresse 1932. Plâtre. Photo © François Collombet

La tête humaine ! Sujet central de la recherche de Giacometti qui le préoccupa toute sa vie. Ce fut également une des raisons de son éloignement du groupe surréaliste en 1935. La tête et surtout les yeux sont le siège de l’être humain et de la vie dont le mystère le fascine. Après la Tête-crâne de 1934, élaborée après la mort de son père Giovanni en 1933, ses multiples variations sur les têtes montrent que le sujet ne peut être épuisé, d’autant que s’y conjugue la question de l’échelle : pour Giacometti, rendre sa vision avec exactitude c’est aussi donner la distance avec laquelle le sujet a été regardé.

Alberto Giacometti : Tête-crâne (1934) Plâtre. Photo © François Collombet

Au centre de cette salle, la Boule suspendue (1930-1931, version de 1965), œuvre surréaliste emblématique évoque elle aussi un objet venu d’un autre temps, dont l’usage reste mystérieux : est-ce un jouet, un instrument de mesure ou bien un objet rituel ?

Alberto Giacometti. Esquisse de Boule suspendue (1930-1931). Carnet. Photo © François Collombet
Boule suspendue (1930-1931) Version de 1965. Plâtre, métal peint et ficelle. Voici un objet qui refuse toute identité stable puisqu’elle peut être tour à tour sculpture, dispositif érotique, objet symbolique. Elle propose au surréalisme un modèle actif du désir à la fois collectif et intime. Photo © François Collombet

André Breton la gardera toute sa vie

En 1930, Alberto Giacometti crée Boule suspendue (métal et plâtre), une cage à l’intérieur de laquelle une sphère suspendue semble pouvoir glisser sur l’arrête d’un croissant, suggérant la pulsion scopique ou une forme d’érotisme impossible. Il l’expose à la Galerie Pierre et l’oeuvre rencontre un succès inattendu pour’l’artiste.Elle attire l’attention d’André Breton le chef de file du groupe surréaliste, qui en acquiert une version en bois, une pièce unique qu’il gardera toute sa vie dans son atelier parisien rue Fontaine. Breton prêtera Boule suspendue pour des manifestations surréalistes – ainsi en 1936 pour « L’exposition surréaliste d’objets » à la Galerie Ratton, alors même que Giacometti a quitté le groupe. Extrait du dossier Alberto Giacometti-André Breton Amitié surréalistes. Exposition à l’Institut Giacometti en 2022.

En 1931, Boris Kochno, directeur des Ballets russes de Monte-Carlo, propose à Giacometti de concevoir le décor et les costumes du ballet Jeux d’enfants. L’artiste réalise des études préparatoires et envisage de produire une maquette avec son frère Diego.

Alberto Giacometti : le Palais à 4 heures du matin. 1932. Reproduction d’une peinture de Giacometti de son projet de décor et de costumes pour le ballet Jeux d’enfants (l’originale est une huile sur carton). Photo © François Collombet
Alberto Giacometti. Projet de décor et de costumes pour le ballet jeux d’enfants (chorégraphie de Léonide Massine ; livret de Boris Kochno) 1932. Huile sur carton. Photo © François Collombet

L’entrelacement des champs surréaliste et décoratif

Ce projet illustre de manière frappante l’entrelacement des champs surréaliste et décoratif. Giacometti y reprend des motifs issus de ses objets surréalistes et d’un bas-relief. Et même s’il renonce au projet, dans les mois suivants, il réemploie certains éléments du ballet. Sa structure scénique réapparaît dans Le Palais à 4 heures du matin (1932), sculpture que Giacometti reproduit dans une peinture, tandis qu’un des costumes trouve une nouvelle déclinaison dans une paire de chenets, témoignant une fois encore des influences croisées entre les deux domaines de création.

Alberto Giacometti : Mère et fille 1933. Bronze (14,9 x 10,6 x3,1 cm). Photo © François Collombet
Echiquier surréaliste 1934. Photographe Man Ray. Photo © François Collombet

Si le corpus surréaliste de Giacometti est aujourd’hui connu, sa production décorative demeure largement méconnue. Toutefois, les recherches d’envergure menées depuis une dizaine d’années par Thierry Pautot, expert pour les arts décoratifs à la Fondation Giacometti, permettent désormais d’appréhender sa richesse et de mieux comprendre la porosité entre ces deux champs de création au début des années 1930. Cette porosité se manifeste tant sur les plans formel et thématique que sur le plan théorique. En effet Giacometti conçoit ses premiers objets décoratifs au moment même où il rejoint les surréalistes.

Institut Giacometti, 5, rue Victor Schoelcher 75014 Paris. C’est à la fois un espace d’exposition, un lieu de référence pour l’œuvre de Giacometti et un centre de recherche en histoire de l’art dédié aux pratiques artistiques modernes (1900-1970). Il est présidé par Catherine Grenier (directrice de la fondation Giacometti) et Françoise Cohen, directrice de l’Institut Giacometti. Photo © François Collombet